Représentations des corps gros dans la culture populaire : entre fétichisation et empowerment, vers de nouvelles figures héroïques

Représentations des corps gros dans la culture populaire : entre fétichisation et empowerment, vers de nouvelles figures héroïques

De quoi parle-t-on quand on parle de « corps gros » ?

Avant de s’attaquer aux images, il faut clarifier les mots. Par « corps gros », j’entends ici les corps socialement perçus comme trop gros : ceux qui, dans l’espace public, déclenchent remarques, diagnostics sauvages, injonctions à « faire attention » ou à « se prendre en main ». On parle de grossophobie quand ces corps sont discriminés, ridiculisés, pathologisés ou exclus, uniquement en raison de leur poids ou de leur apparence.

Ce n’est pas une simple « question de goût » ou de préférences individuelles. La sociologue Sabrina Strings a bien montré, dans Fearing the Black Body, que la haine du gras est profondément liée à des constructions racistes et morales : le corps gros est associé à la paresse, au manque de contrôle, à la sexualité « déviante » – tout ce que l’Occident moderne a voulu projeter sur les groupes qu’il dominait. Ces associations infusent encore aujourd’hui la publicité, les séries, les films, les chansons.

Parler de représentations des corps gros dans la culture populaire, ce n’est donc pas inventorier quelques rôles secondaires. C’est analyser comment ces corps sont autorisés (ou non) à exister à l’écran, sur scène, dans la littérature, avec quels scripts narratifs, quels destins, quels droits à la complexité.

La culture populaire comme machine à produire des corps « légitimes »

Les images ne font pas qu’illustrer le monde : elles contribuent à dire qui mérite l’amour, qui a droit au désir, qui peut être héros, héroïne ou simplement personnage principal. Pendant des décennies, les corps gros ont été enfermés dans quelques archétypes bien connus :

  • la « grosse rigolote », meilleure amie dévouée, jamais objet central de désir ;
  • la « bonne vivante » hypersexualisée, supposément « libérée » mais réduite à sa gourmandise et à sa disponibilité ;
  • la femme en « transformation », condamnée au récit de la perte de poids comme unique trajectoire possible ;
  • le « gros méchant » ou « bonhomme ridicule », dont la corpulence sert de gag visuel ou de marqueur moral.

Ces figures traversent la comédie française, les teen movies américains, les sitcoms, les publicités, jusqu’aux dessins animés. Elles fonctionnent comme des avertissements silencieux : voilà ce qui arrive si vous prenez du poids. La sanction sociale est mise en scène, naturalisée, tournée en dérision.

À cette visibilité stéréotypée s’ajoute une invisibilisation tout aussi violente : dans un grand nombre de fictions dites « réalistes », les personnes grosses n’existent tout simplement pas, ou bien seulement en arrière-plan. La norme mince s’impose comme allant de soi, au point qu’un corps gros dans un rôle de médecin, de cheffe d’entreprise ou de figure héroïque est encore perçu comme « pas crédible » par certain·es producteurs ou critiques.

Entre grossophobie frontale et fétichisation pseudo-positive

Quand les images ne sont pas ouvertement insultantes, elles basculent souvent dans un autre piège : la fétichisation. C’est particulièrement visible dans certains pans de la pornographie (« BBW », « chubby », « feederism ») où le corps gros est hypersexualisé, mais toujours selon les fantasmes masculins dominants : corps morcelé, réduit à quelques parties (seins, ventre, fesses) et présenté comme disponible, excessif, dévorant ou à dévorer.

La fétichisation peut prendre aussi des formes plus « soft » dans la pop culture :

  • la chanteuse « pulpeuse » marketée comme « différente » à condition de rester souriante, sexy et auto-dérisoire ;
  • la star comique qui fait de son corps gros un gimmick, en jouant en permanence sur la honte et la culpabilité ;
  • les campagnes « body positive » qui montrent un seul corps un peu plus grand que la moyenne, lisse, blanc, jeune, sans handicap visible, pour mieux vendre des produits.

Dans tous ces cas, le corps gros est mis en avant, mais pas pour lui-même. Il sert à rassurer (regardez comme nous sommes inclusifs), à exciter (regardez comme c’est transgressif), ou à faire rire (regardez comme elle/il en fait des caisses). La personne représentée n’a pas vraiment de sujetivité propre, ses désirs sont secondaires, ses contradictions effacées.

Fétichisation et grossophobie ne sont pas des opposés. Elles fonctionnent souvent ensemble : on célèbre certains aspects du corps gros – sa « générosité », sa « chaleur », sa « gourmandise » – tout en maintenant l’idée qu’il reste un problème à corriger, un excès à contenir, un objet à consommer.

Quand l’« empowerment » tourne à l’injonction

Face à ces images, les mouvements fat acceptance et body positive ont tenté d’ouvrir d’autres possibles. On pense aux hashtags #EffYourBeautyStandards, #FatAndFree, aux comptes Instagram où des femmes grosses se montrent dans des tenues jugées « interdites », aux autrices comme Roxane Gay ou Da’Shaun Harrison qui politisent la question du poids et de la santé.

La culture populaire s’en est emparée avec plus ou moins de finesse. Dans certaines séries ou films récents, le mot d’ordre d’« empowerment » est constamment brandi : héroïne grosse qui prend la parole, assume son désir, refuse le régime, devient influenceuse… Sur le papier, la rupture est réelle. Mais l’« empowerment » peut vite se transformer en nouvelle injonction : il faudrait aimer son corps, tout le temps, de façon spectaculaire, sous peine d’être considérée comme « pas assez déconstruite ».

On voit alors apparaître un autre script, tout aussi normatif :

  • la protagoniste commence par se détester,
  • puis elle découvre le body positive,
  • poste des selfies en lingerie,
  • et finit réconciliée avec elle-même – souvent après avoir trouvé l’amour (hétéro) ou le succès (marchand).

Ce récit a son utilité, car il met en scène des trajectoires de sortie de la honte. Mais il laisse peu de place aux ambivalences, aux réalités matérielles (discrimination à l’embauche, précarité, accès aux soins) et aux intersections : que se passe-t-il quand on est à la fois grosse, racisée, pauvre, handicapée, queer ? L’« empowerment » centré sur l’estime de soi et la consommation (acheter les bons vêtements, les bons produits, les bons abonnements) évacue la dimension systémique de la grossophobie.

Vers de nouvelles figures héroïques ? Quelques déplacements notables

Malgré ces limites, des mouvements importants sont à l’œuvre dans la culture populaire. On commence à voir émerger des personnages gros qui ne sont pas uniquement définis par leur poids, qui ont des arcs narratifs complexes, et qui occupent des places héroïques sans devoir s’excuser pour leur corps.

Dans les séries anglo-saxonnes, on peut citer par exemple :

  • Shrill, adaptée du livre de Lindy West, qui suit une journaliste grosse naviguant dans le sexisme et la grossophobie de son milieu professionnel, sans réduire son histoire à un régime ou à une romance rédemptrice ;
  • Orange Is the New Black, où plusieurs personnages gros existent avec des trajectoires propres, parfois violentes, parfois comiques, parfois tragiques, mais rarement unidimensionnelles ;
  • des personnages comme Kat dans Euphoria, qui posent frontalement la question du regard, du désir, de la sexualisation et du consentement dans un corps qui sort de la norme mince.

Dans le cinéma et la littérature jeunesse, des héroïnes comme Willowdean dans Dumplin’ se déploient dans des univers où les concours de beauté, les mères obsédées par la minceur et le harcèlement scolaire sont explicitement interrogés. La protagoniste n’est pas « sauvée » par une perte de poids, mais par la construction de solidarités et de formes de contestation.

En France, les changements sont plus timides, mais ils existent. On voit apparaître, dans certaines séries, des rôles féminins gros qui ne sont plus systématiquement cantonnés à la copine drôle. Du côté de la non-fiction, des essais, des podcasts et des spectacles (stand-up, one-woman-shows) commencent à politiser le sujet. Des autrices, blogueuses, militantes – souvent peu visibles dans les médias traditionnels – documentent la grossophobie médicale, scolaire, familiale, et articulent cette expérience avec le racisme, le classisme, la lesbophobie.

Ce qui se joue ici, ce n’est pas seulement l’accès à quelques rôles de « héroïnes grosses ». C’est la possibilité de faire exister des personnages dont le corps est à la fois signifiant (on ne nie pas la grossophobie) et non réducteur (tout ne tourne pas autour de ça). Des personnages qui peuvent être fragiles, violents, drôles, désirants, lâches, courageux, contradictoires – bref, humains.

Des héroïnes en lutte plutôt qu’« inspirantes »

Les nouvelles figures héroïques ne sont pas forcément rayonnantes, « inspirantes », toujours courageuses. Elles peuvent être fatiguées, en colère, ambivalentes. L’enjeu, pour une culture qui se veut critique, n’est pas de remplacer les vieilles caricatures par des modèles parfaits, mais de déplacer le centre de gravité : sortir la responsabilité du seul individu pour la réinscrire dans des rapports de pouvoir.

Un personnage gros qui s’énerve contre un siège d’avion trop étroit, contre une blouse d’hôpital qui ne ferme pas, contre un médecin qui ne voit dans sa souffrance que son IMC, ce n’est pas une « drama queen ». C’est une figure héroïque au sens politique : quelqu’un qui nomme un problème systémique, qui rend visible un agencement matériel pensé pour l’exclure.

De la même manière, une héroïne qui ne « surmonte » pas la grossophobie, qui reste aux prises avec son image, sa santé, ses contradictions, peut être plus subversive qu’un personnage entièrement réconcilié avec son corps. Elle montre que l’auto-acceptation n’est pas une ligne d’arrivée, mais un processus qui se heurte à des structures : politiques de santé, normes professionnelles, injonctions familiales, architectures urbaines.

Ce type de représentation est encore rare, parce qu’il exige de renoncer aux morales simplistes : « si tu t’aimes, tout ira bien », « il suffit de confiance en soi », « l’amour guérit tout ». Il oblige à penser la grossophobie comme une question de justice sociale, pas comme une simple affaire de psychologie individuelle.

Ce que ces images font à nos corps, et ce que nous pouvons en faire

Face à ces évolutions, une question demeure : que peuvent réellement changer quelques séries, livres ou films dans la vie quotidienne des personnes grosses ? Les images ne suffisent pas à transformer des systèmes de santé, des pratiques de recrutement, des architectures hostiles. Mais elles participent à ce que la philosophe Miranda Fricker appelle la « justice épistémique » : la possibilité de nommer ses expériences, de les reconnaître comme réelles, de les partager.

Voir un personnage gros qui :

  • refuse un régime imposé par son entourage,
  • nomme la grossophobie d’un médecin,
  • revendique le droit au plaisir sans contrepartie punitive,
  • organise collectivement la riposte plutôt que de se culpabiliser,

peut ouvrir des brèches. Cela ne remplace pas les luttes dans les hôpitaux, les entreprises, les écoles, mais cela offre des récits auxquels s’adosser. Des récits où le problème n’est pas « mon corps » mais l’ordre social qui le punit.

Reste à surveiller de près la récupération marchande de ces figures héroïques. Chaque fois qu’un slogan du type « love your body » est transformé en argument publicitaire pour vendre des vêtements toujours plus chers, dans des tailles toujours aussi limitées, on mesure à quel point le capitalisme absorbe rapidement les critiques pour les retourner contre nous. L’empowerment devient alors une performance à produire, une image à afficher, plus qu’un déplacement réel des rapports de force.

Entre fétichisation et empowerment spectaculaire, d’autres voies se dessinent pourtant : des œuvres qui montrent la matérialité de la discrimination (les sièges, les chiffres, les diagnostics), la diversité des corps gros (raciaux, genrés, valides ou non, riches ou pauvres), et la complexité des trajectoires. Des personnages qui ne « valent » pas malgré leur corps, mais avec lui, et qui déplacent la question : ce n’est pas à eux de se justifier d’exister, c’est à la société de justifier les violences qu’elle leur inflige.

À nous, spectateurs, lectrices, critiques, de repérer où se rejouent les vieux schémas, où s’inventent réellement des possibles, et de soutenir les œuvres qui prennent le risque de sortir des scripts dominants. Parce que derrière chaque héroïne grosse qui s’impose sur un écran ou dans un livre, il y a toujours cette question, simple et radicale : quels corps auront encore le droit, demain, d’être ordinaires – et pas exceptionnels – dans nos récits collectifs ?