Les 3 meilleurs romans français du 20ème siècle pour comprendre l’évolution des figures féminines et des rapports de genre

Les 3 meilleurs romans français du 20ème siècle pour comprendre l’évolution des figures féminines et des rapports de genre

Peut-on “lire” l’histoire des rapports de genre dans quelques romans français du XXᵉ siècle ? Bien sûr, aucun texte ne résume à lui seul la complexité d’un siècle de luttes, de reculs et d’avancées. Mais certains romans condensent, presque malgré eux, des bascules historiques : nouveaux modèles féminins, impasses de l’égalité proclamée, résistances ordinaires.

J’ai choisi trois œuvres écrites par des autrices, publiées à des moments-clés du siècle, qui permettent de suivre une trajectoire : de la femme “exceptionnelle” qui paie cher son indépendance à la femme “émancipée” rattrapée par le couple et la famille. Ces romans ne se contentent pas de “mettre des femmes en scène” : ils interrogent frontalement ce que veut dire être femme dans un monde pensé par et pour les hommes.

Trois repères, donc :

  • Colette, La Vagabonde (1910) – le prix à payer pour l’indépendance au début du siècle.
  • Simone de Beauvoir, Les Mandarins (1954) – la femme intellectuelle face au couple, à la politique et à la “liberté” masculine.
  • Annie Ernaux, La Femme gelée (1981) – l’égalité sur le papier, la servitude dans la cuisine.

Ce ne sont pas “les trois meilleurs romans” au sens où ils effaceraient tous les autres, mais trois textes emblématiques pour comprendre comment se reconfigurent les figures féminines et les rapports de genre au long du XXᵉ siècle.

Colette, La Vagabonde : l’indépendance comme solitude programmée

La Vagabonde, publié en 1910, met en scène Renée Néré, actrice de music-hall, divorcée d’un mari infidèle, qui vit de son travail. On pourrait la lire comme une héroïne “moderne” : elle gagne sa vie, elle vit seule, elle voyage, elle refuse de retourner au confort conjugal avec le riche Maxime Dufferein-Chautel qui la courtise.

Mais Colette montre très bien que cette indépendance est moins un choix absolu qu’une stratégie de survie dans un monde où les femmes n’ont quasiment aucun droit. Comme l’ont rappelé les historiennes du genre comme Christine Bard, à cette époque les femmes mariées restent juridiquement mineures, le divorce est mal vu, le travail féminin est toléré surtout dans les milieux populaires et artistiques. Renée, elle, se tient sur une ligne de crête : assez “différente” pour être jugée, pas assez protégée pour être tranquille.

Le roman déplie cette tension : Renée aime son autonomie, son métier, la camaraderie des coulisses. Mais elle est aussi fatiguée, pauvre, exposée au mépris social. Elle pourrait “sortir” de cette fragilité matérielle en épousant Maxime. Elle refuse. Non par romantisme de la femme libre, mais parce qu’elle sait très bien ce que le mariage signifierait : redevenir disponible, malléable, dépendante.

Colette met à nu une première configuration des rapports de genre :

  • Le mariage comme contrat de dépossession pour les femmes.
  • Le travail comme seule voie d’autonomie, mais au prix de la précarité et de la réputation.
  • L’amour masculin comme promesse de protection… contre la liberté de la femme.

Renée n’est pas une héroïne féministe au sens militant du terme, mais elle a une conscience aiguë des pièges. Elle sait que la société ne lui offrira pas de véritable place légitime en dehors du couple. Sa “vagabondage” est une forme de résistance mélancolique : mieux vaut être seule que captive. C’est une première rupture avec la figure de la femme angélique, épouse et mère, qui dominait encore la littérature du XIXᵉ siècle.

Lire La Vagabonde aujourd’hui, c’est voir se dessiner un modèle féminin “indépendant” qui n’a pas encore de nom politique, mais qui anticipe les débats du féminisme matérialiste : qui paie la facture de la liberté ? Qui prend les risques ? Qui reste vulnérable lorsque le couple n’est plus là pour garantir le toit et le pain ?

Simone de Beauvoir, Les Mandarins : la femme intellectuelle dans un monde d’hommes “libres”

Avec Les Mandarins, prix Goncourt 1954, on change de décor. Nous sommes dans le Paris de l’après-guerre, au milieu d’intellectuels, de résistants, d’écrivains engagés. Les personnages sont inspirés du cercle de Beauvoir et Sartre, la trame croise grandes questions politiques (stalinisme, guerre d’Algérie naissante) et petites lâchetés personnelles.

Au centre du roman, Anne Dubreuilh, psychiatre, femme mariée, mère, intellectuelle. On pourrait croire que le tableau est plus “égalitaire” : Anne travaille, elle a une vie professionnelle reconnue, elle vit dans un milieu où l’on parle de liberté, d’émancipation, de révolution. Pourtant, le roman montre à quel point les rapports de genre restent profondément asymétriques, y compris – surtout – chez les hommes qui se croient le plus “libres”.

Anne jongle avec tout : les patients, les engagements politiques de son mari, la gestion du foyer, la relation complexe avec sa fille, ses propres désirs. Quand elle entame une histoire d’amour avec l’écrivain américain Lewis Brogan, elle fait l’expérience de ce que Beauvoir théorisera dans Le Deuxième Sexe : l’écart entre la liberté masculine, qui se vit comme universelle, et la liberté féminine, constamment rattrapée par les attentes familiales et affectives.

Le roman permet de voir une deuxième configuration des rapports de genre au XXᵉ siècle :

  • Les femmes accèdent à la sphère publique (travail intellectuel, vie politique) mais restent assignées à la sphère privée.
  • Les hommes “progressistes” défendent l’égalité en théorie, tout en profitant des privilèges domestiques et sexuels.
  • La sexualité des femmes commence à être dite, pensée, mais demeure piégée dans des scripts romantiques qui les rendent vulnérables.

Beauvoir ne se contente pas d’opposer les “bons” et les “méchants”. Elle montre la complexité d’Anne : ses compromissions, ses illusions sur l’amour, ses difficultés à rompre des liens qui la font souffrir. L’assignation de genre ne tient pas seulement par la contrainte matérielle, mais aussi par les attachements, les habitudes, le désir d’être aimée, reconnue.

Ce qui est frappant, en relisant Les Mandarins à la lumière des travaux de la sociologue Delphine Naudier sur les femmes de lettres, c’est la manière dont Beauvoir met en scène l’isolement de la femme intellectuelle. Elle est admise dans le cercle, mais à condition d’endosser plusieurs rôles à la fois : confidente, amante, épouse, mère, thérapeute. Les hommes, eux, peuvent se consacrer entièrement à “l’Histoire” et à “l’Œuvre”.

On est loin de la “vagabonde” de Colette, mais l’enjeu reste similaire : comment être sujet, et pas seulement soutien ou miroir, dans un monde qui continue à considérer les hommes comme la mesure du sérieux, de l’universel, du politique ?

Annie Ernaux, La Femme gelée : l’égalité comme mensonge intime

Publié en 1981, La Femme gelée arrive après 1968, après la légalisation de la contraception (1967) et de l’avortement (1975), au moment où le discours dominant commence à se féliciter : les femmes seraient désormais “libres” et “égales”. Ernaux démonte méthodiquement cette illusion à partir d’une trajectoire biographique : une fille d’épiciers normands, bonne élève, qui devient enseignante, se marie, a des enfants… et se retrouve enfermée dans un rôle de femme au foyer masqué par un emploi à temps plein.

Le livre, à la frontière du roman et de l’autobiographie, suit la narratrice de l’enfance à la vie conjugale. Petite, elle intègre très tôt le partage du monde : aux garçons l’espace public, les jeux dehors, le sérieux ; aux filles la maison, la douceur, la propreté. Adolescente, elle croit échapper à ce destin par l’école, les études, les lectures – notamment féministes. Jeune femme, elle se découvre piégée dans la répétition de ce qu’elle pensait rejeter : la cuisine, les lessives, la charge mentale.

La “femme gelée”, c’est cette part d’elle-même qui se fige pour tenir le rôle d’épouse et de mère conforme, tandis qu’une autre part étouffe. Là où Colette montrait la solitude matérielle de la femme seule, où Beauvoir décrivait la contradiction entre vie publique et vie privée, Ernaux se concentre sur la violence feutrée du couple hétérosexuel moderne.

On y voit une troisième configuration des rapports de genre :

  • L’égalité proclamée (même diplôme, même travail) coexiste avec une inégalité persistante dans la répartition des tâches domestiques et éducatives.
  • La domination masculine se déplace : moins de contraintes juridiques frontales, plus de micro-injonctions, de chantage affectif, de naturalisation du “talent” féminin pour le soin.
  • Les femmes intériorisent une double contrainte : réussir comme les hommes, mais sans jamais négliger leur rôle de mère et de compagne parfaite.

Le style d’Ernaux, sec, parfois presque clinique, fait ressortir ce que la philosophe Geneviève Fraisse appelle la “contradiction des temps” : la loi affirme l’égalité, les pratiques reproduisent l’inégalité. Le roman détaille scène après scène les arrangements banals qui permettent à cette contradiction de tenir : “Tu fais mieux ça que moi”, “Je t’aide”, “C’est normal pour une mère”.

En miroir de Renée Néré, qui refusait le mariage pour ne pas perdre sa liberté, la narratrice de La Femme gelée fait l’expérience d’un mariage où l’on se croit moderne mais où la femme s’efface peu à peu. En miroir d’Anne Dubreuilh, elle voit que l’accès au travail intellectuel ne suffit pas à abolir la division sexuelle du travail domestique.

Ce que ces trois romans racontent de l’évolution des figures féminines

Mis bout à bout, ces trois livres dessinent une trajectoire qui n’est pas linéaire, mais éclairante.

Au début du siècle, avec Colette, la femme indépendante est une anomalie sociale : elle existe, mais au prix de la précarité et de la marginalité symbolique. Au milieu du siècle, avec Beauvoir, la femme intellectuelle pénètre les cercles de pouvoir symbolique, mais s’y trouve en position subalterne, chargée de compenser par le soin et l’affect la liberté de ses compagnons. À la fin du siècle, avec Ernaux, la femme diplômée et salariée découvre que l’égalité formelle ne dissout pas la subalternité domestique.

Ce qui change :

  • Le droit et les institutions : divorce facilité, droits civils, accès au travail salarié, contraception, avortement.
  • Les modèles disponibles : de la femme “dévouée” à la femme “indépendante”, en passant par la femme “accomplie” qui doit tout concilier.
  • La possibilité pour les autrices de dire la sexualité, la colère, les impasses conjugales sans passer par la censure directe.

Ce qui résiste, d’un roman à l’autre :

  • La centralité du couple hétérosexuel comme horizon presque indépassable.
  • L’asymétrie du coût de la liberté : les femmes paient plus cher chaque écart à la norme.
  • La difficulté à imaginer des formes de vie qui ne reconduisent pas, sous d’autres formes, la division sexuelle du travail et du pouvoir.

On pourrait ajouter beaucoup d’autres textes : les héroïnes de Colette dans Chéri, les figures d’insoumises chez Duras, les voix de femmes chez Marie Ndiaye à la fin du XXᵉ siècle. Mais ces trois romans permettent déjà de voir comment la littérature ne se contente pas de “refléter” les rapports de genre : elle les fabrique, les questionne, les fissure.

Pourquoi revenir à ces romans aujourd’hui ?

À l’heure où l’on parle d’“empouvoirement”, de “girlboss” et de “charge mentale” sur les réseaux sociaux, ces textes rappellent que les débats actuels s’inscrivent dans une histoire longue. Les dilemmes de Renée, d’Anne ou de la narratrice d’Ernaux sont traversés par des questions qui nous travaillent encore : faut-il choisir entre l’amour et la liberté ? Est-il possible de vivre l’égalité dans un couple hétérosexuel ? Que vaut l’autonomie économique si l’organisation sociale continue à reposer sur le travail gratuit des femmes ?

Relire ces romans, c’est aussi sortir d’une vision abstraite des “rapports de genre”. On y voit la domination dans ce qu’elle a de plus concret : qui prépare les valises, qui annule une réunion pour garder les enfants, qui renonce à un amour pour ne pas perdre un métier, qui accepte des humiliations au nom de la fidélité, qui se tait pour “préserver l’équilibre familial”.

La force de Colette, de Beauvoir et d’Ernaux est de ne pas proposer de modèles héroïques, mais des trajectoires contradictoires, parfois lâches, souvent ambivalentes. C’est précisément ce qui les rend précieuses pour penser l’émancipation : elles montrent que ne pas être à la hauteur de l’idéal féministe n’annule pas la violence du système, ni la légitimité de la colère.

Alors, par où commencer ? La Vagabonde pour entrer dans le siècle, La Femme gelée pour comprendre ce que “l’égalité” fait (ou ne fait pas) au quotidien, Les Mandarins pour saisir la manière dont la politique et l’intime s’entremêlent. Et, à partir de là, continuer à fouiller les bibliothèques pour repérer d’autres figures, d’autres voix, d’autres manières de raconter ce que c’est que d’être femme dans un monde qui, décidément, ne s’est pas encore débarrassé de ses vieux réflexes patriarcaux.