Le mot « suffragette » évoque immédiatement des images de femmes en robes longues, chapeaux impeccables, pancartes brandies et parfois arrestations spectaculaires. Derrière cette iconographie, souvent esthétisée, se joue pourtant une histoire de conflictualité politique, de stratégies parfois violemment réprimées, et d’exclusions tout aussi violentes, notamment raciales et de classe. Parler des suffragettes aujourd’hui, ce n’est pas seulement rendre hommage à des pionnières : c’est aussi interroger ce qui, dans leurs méthodes, leurs angles morts et leurs victoires partielles, continue de structurer les luttes féministes contemporaines.
De quoi parle-t-on quand on dit « suffragettes » ?
On confond souvent « suffragistes » et « suffragettes ». Les premières désignent plus largement les militantes qui se battent pour le suffrage féminin, par des moyens variés, souvent légalistes. Le terme « suffragette » apparaît au Royaume-Uni au début du XXe siècle, d’abord comme une insulte dans la presse pour ridiculiser ces femmes jugées trop radicales. Il sera ensuite revendiqué par une partie du mouvement, en particulier par la Women’s Social and Political Union (WSPU) fondée par Emmeline Pankhurst en 1903.
Ce glissement lexical n’est pas anodin. Il marque la distinction entre un féminisme « respectable », qui négocie avec les institutions, et un féminisme plus frontal, jugé illégitime car perturbant l’ordre public. Déjà, la frontière entre « bonne » et « mauvaise » militante se dessine : un schéma qui n’a rien perdu de son actualité.
Une lutte inscrite dans un contexte de conflits sociaux
Les suffragettes britanniques ne surgissent pas de nulle part. Elles s’inscrivent dans un paysage politique traversé par :
- des luttes ouvrières en plein essor ;
- des mobilisations contre la pauvreté urbaine et la répression policière ;
- un empire colonial puissant, fondé sur l’exploitation raciale et économique ;
- une forte moralisation de la sexualité féminine, notamment à travers les lois sur la prostitution et la « respectabilité ».
La WSPU, en choisissant le slogan « Deeds, not words » (« Des actes, pas des mots »), rompt avec la stratégie du plaidoyer discret. Les militantes organisent des manifestations, des perturbations de meetings, des bris de vitrines, des incendies ciblés (sans intention de tuer). Elles se laissent arrêter, recourent aux grèves de la faim, subissent l’alimentation forcée – une torture reconnue comme telle par de nombreuses historiennes et associations médicales actuelles. L’État répond par une criminalisation massive et par la loi dite du « Cat and Mouse Act » (1913), qui permet la libération temporaire des prisonnières affaiblies, puis leur réincarcération une fois rétablies.
Cette répression rappelle combien l’accès au droit de vote n’a jamais été une simple « évolution naturelle » des sociétés démocratiques, mais le résultat de rapports de force, où l’État se montre prêt à faire souffrir, à humilier, à enfermer pour maintenir un ordre politique genré.
Des héroïnes… et des angles morts
La figure de la suffragette héroïque – blanche, souvent bourgeoise, posant avec détermination face à la police – a été largement recyclée par la culture médiatique contemporaine : films, romans, campagnes publicitaires, t-shirts « militantes ». Cette héroïsation n’est pas neutre. Elle sert parfois à raconter une histoire rassurante : quelques femmes courageuses auraient convaincu les hommes éclairés de leur accorder gentiment le droit de vote. Entre les deux, disparaissent les conflits de classe, les tensions raciales, les divergences stratégiques.
Si l’on élargit la focale au-delà du Royaume-Uni, on voit pourtant que des femmes racisées, ouvrières, colonisées ont joué un rôle déterminant dans les luttes pour les droits politiques, souvent en tension avec le féminisme blanc dominant. Aux États-Unis, des militantes afro-américaines comme Ida B. Wells-Barnett ou Mary Church Terrell dénoncent le racisme des organisations suffragistes blanches, qui acceptent parfois des compromis ségrégationnistes pour ne pas effrayer les élites du Sud. Dans les colonies britanniques ou françaises, des femmes se mobilisent aussi, mais leur combat articule immédiatement la question du suffrage avec celle de l’indépendance nationale, de l’anticolonialisme et de la justice raciale.
On sait aujourd’hui, grâce aux travaux de chercheuses comme Angela Davis ou Elsa Dorlin, que ces récits minorés ne sont pas de simples « détails ». Ils révèlent comment un féminisme centré sur les intérêts des femmes blanches de classes moyennes peut se construire en laissant de côté – voire en sacrifiant – d’autres femmes. Cette tension traverse encore les féminismes contemporains : qui est inclus dans le « nous » des slogans ? À qui profite en priorité chaque victoire institutionnelle ?
Victoire partielle, démocratie restreinte
Le droit de vote féminin n’est pas obtenu partout, ni au même moment, ni pour les mêmes femmes. C’est un point essentiel pour déloger l’idée d’un progrès linéaire et universel. Quelques repères, très partiels :
- Nouvelle-Zélande : droit de vote des femmes en 1893 (mais les femmes maories restent de fait marginalisées) ;
- Royaume-Uni : 1918 pour certaines femmes de plus de 30 ans, 1928 pour l’égalité avec les hommes ;
- États-Unis : 1920 (19e amendement), mais la ségrégation et les lois racistes empêchent encore très largement les femmes noires de voter ;
- France : 1944 (ordonnance du 21 avril), mise en œuvre en 1945 ;
- Suisse : 1971 au niveau fédéral, 1990 pour le canton d’Appenzell Rhodes-Intérieures, forcé par le Tribunal fédéral.
Ce panorama montre à quel point la démocratie libérale a pu longtemps cohabiter avec des formes massives d’exclusion politique. Les suffragettes se battent donc, à juste titre, pour être reconnues comme des sujets politiques à part entière. Mais la question reste : une fois ce droit formel acquis, qui a les moyens concrets de l’exercer ? Qui dispose du temps, de la sécurité, des papiers, de la tranquillité policière pour s’inscrire sur les listes, se déplacer jusqu’au bureau de vote, suivre les débats politiques ?
Cette interrogation rejoint les critiques féministes et matérialistes contemporaines de la « citoyenneté abstraite » : un droit théorique, identique pour toutes et tous, qui masque les inégalités socio-économiques, raciales ou territoriales. Oui, le vote est un outil important. Non, il ne suffit pas à lui seul à faire de chacune un sujet politique émancipé.
Des stratégies de lutte qui résonnent aujourd’hui
Les suffragettes ont été vivement critiquées en leur temps pour leurs actions jugées « extrémistes » : perturbation de l’espace public, dégradation de biens, confrontation directe avec les forces de l’ordre. Ce vocabulaire n’est pas sans rappeler celui utilisé aujourd’hui contre les militantes féministes, écologistes ou antiracistes, accusées de « radicalisme », de « haine » ou de « prise en otage de l’opinion » dès lors qu’elles sortent du cadre très balisé de la pétition polie.
Plusieurs échos sont frappants :
- La criminalisation : comme les suffragettes, de nombreuses militantes actuelles voient leurs actions requalifiées en délits lourds (association de malfaiteurs, terrorisme, etc.), ce qui permet d’alourdir les peines et de légitimer un arsenal policier renforcé.
- La respectabilisation a posteriori : une fois intégrées au récit national, les figures jugées « extrêmes » de leur vivant sont présentées comme des héroïnes raisonnables, effaçant la conflictualité réelle de leurs actions. On célèbre les suffragettes, tout en condamnant les militantes qui, aujourd’hui, bloquent une route ou recouvrent une statue de peinture.
- La hiérarchisation des moyens d’action : les appels au calme, à la « bonne manière » de militer, servent à distinguer les féministes jugées fréquentables des autres, comme si l’ordre social patriarcal se modifiait spontanément à force de tribunes polies.
Observer les suffragettes avec cette grille permet de resituer les débats contemporains sur la légitimité des modes d’action : à partir de quel moment une action est-elle jugée acceptable ? Qui a le pouvoir d’en décider ? Et, en creux, à quelles violences systémiques est-on sommé de s’habituer, au nom du refus de la « violence militante » ?
Images, marketing et dépolitisation
Les suffragettes sont devenues, ces dernières années, un motif graphique rentable : affiches, mugs, campagnes de mode, slogans recyclés dans des publicités vantant l’« empowerment » individuel. Le féminisme historique est mobilisé pour légitimer des discours qui, bien souvent, s’accommodent très bien des inégalités de classe ou de race, dès lors qu’une femme bien coiffée parvient au sommet de la hiérarchie.
Cette récupération n’est pas anecdotique. Elle participe à vider la lutte suffragette de sa dimension antiautoritaire. On garde les couleurs (vert, blanc, violet), les silhouettes stylisées, les citations édulcorées. On oublie l’expérience carcérale, la torture, les conflits internes, les complicités ou silences face à l’empire colonial. On oublie aussi que beaucoup de suffragettes n’avaient rien de « sympathiques » au sens où on l’entend aujourd’hui : elles étaient déterminées, parfois autoritaires, souvent prêtes à déplaire.
Or, un féminisme acceptable parce que marketable n’a pas grand-chose à voir avec des luttes réelles, qui bousculent les intérêts économiques, politiques, symboliques. Rappeler la complexité du mouvement suffragette, ce n’est donc pas jouer les trouble-fête historiographiques, c’est refuser que l’histoire des luttes soit transformée en décor pour campagnes de communication.
Ce que les suffragettes ne pouvaient pas (et ne voulaient pas toujours) penser
Il serait confortable de demander aux suffragettes de 1905 de répondre parfaitement aux critères intersectionnels de 2024. Ce serait aussi une manière de ne pas voir nos propres angles morts. En revanche, on peut analyser ce qui, dans leurs pratiques, pose question aujourd’hui.
Plusieurs points reviennent dans les travaux des historiennes féministes :
- Un rapport ambigu à l’empire : certaines militantes britanniques défendent l’idée que les femmes blanches doivent avoir le droit de vote pour mieux « civiliser » les populations colonisées, reprenant ainsi les hiérarchies raciales de l’époque.
- Une méfiance envers les classes populaires : la WSPU reste longtemps dominée par des femmes de classes moyennes et supérieures, peu disposées à articuler la question du vote avec les revendications ouvrières.
- Une relative cécité aux sexualités dissidentes : si des relations entre femmes existent au sein du mouvement, elles sont rarement pensées politiquement, et les normes hétérosexuelles restent largement intactes.
Ces limites n’annulent pas la portée de leur combat, mais elles rappellent que tout mouvement politique s’inscrit dans des rapports de pouvoir plus larges, qu’il peut reproduire tout en en contestant d’autres. Cette idée reste centrale aujourd’hui : un féminisme qui ne se confronte pas à ses propres privilèges (de race, de classe, de nationalité, de validité, de cisnormativité) a toutes les chances de devenir un féminisme pour quelques-unes.
Héritages politiques : que faire du suffrage aujourd’hui ?
À l’ère des abstentions massives, de la montée de l’extrême droite et de la désillusion vis-à-vis des institutions, le combat des suffragettes peut sembler lointain. Pourtant, plusieurs questions qu’elles ont mises sur la table restent brûlantes :
- Qui a le droit de décider ? La question ne se limite plus au sexe, mais inclut la nationalité, la situation administrative, la capacité juridique, l’âge, la résidence, la prison, la psychiatrie. De nombreuses personnes restent exclues du suffrage, de fait ou de droit.
- Quelle place pour les expériences vécues dans la décision politique ? Les suffragettes réclamaient le droit de voter afin que les réalités des femmes soient prises en compte (travail, maternité, sexualité, éducation). Aujourd’hui, la parole des personnes directement touchées par les violences sexistes, racistes, économiques, reste largement marginalisée dans les espaces de pouvoir.
- Comment articuler luttes institutionnelles et luttes de terrain ? Les suffragettes ont montré que l’accès à un droit formel n’est pas une fin, mais une étape. Les féminismes actuels continuent de naviguer entre campagnes juridiques, actions directes, construction d’espaces autonomes, entraide concrète.
À bien des égards, relire les suffragettes, c’est donc rouvrir un chantier : celui de la démocratie elle-même. Non pas comme un décor institutionnel figé, mais comme un ensemble de pratiques conflictuelles, où celles et ceux qui étaient censé·es rester silencieux et serviables exigent d’être entendu·es – et parfois, de tout recommencer autrement.
Des archives aux luttes présentes : pourquoi cette histoire importe encore
Les archives des suffragettes – lettres de prison, articles de presse, tracts, photographies – sont aujourd’hui largement disponibles, parfois numérisées, souvent accompagnées de travaux critiques qui permettent d’en saisir la complexité. Elles offrent un matériau précieux pour plusieurs raisons.
D’abord, elles rappellent que rien n’est « naturel » dans la répartition des droits politiques. Le fait que les femmes votent aujourd’hui dans de nombreux pays n’est pas le résultat d’une évidence biologique, mais d’un combat contre un ordre social qui les voulait politiquement mineures. Cet ordre n’a pas disparu : il s’est reconfiguré, déplaçant les frontières de qui a voix au chapitre.
Ensuite, elles montrent à quel point les pouvoirs en place sont prêts à mobiliser la loi, la police, la prison, le discours médical pour maintenir ces frontières. L’alimentation forcée des suffragettes en grève de la faim est un exemple brutal de l’usage médical de la violence étatique contre des corps féminins jugés « déviants ». D’autres dispositifs, aujourd’hui, se déploient contre les femmes migrantes, les travailleuses du sexe, les personnes trans, les militantes criminalisées, avec la même logique de contrôle et de pathologisation.
Enfin, elles ouvrent une question stratégique : comment tenir ensemble la nécessité de victoires concrètes (un droit de vote, une loi, une protection) et la conscience de leurs limites ? Les suffragettes ont obtenu un droit formel décisif, mais ce droit n’a ni supprimé le patriarcat, ni mis fin à l’exploitation économique, ni démantelé l’empire. De la même manière, l’inscription des droits des femmes dans les constitutions ou les traités internationaux n’épuise en rien la question des violences sexuelles, de la précarité, du racisme, de la domination néocoloniale.
Revenir aux suffragettes, ce n’est donc pas chercher dans le passé des héroïnes impeccables, ni des modèles à reproduire à l’identique. C’est plutôt se donner des points d’appui pour penser les luttes actuelles : comment s’organiser, comment répondre à la répression, comment affronter ses propres contradictions internes, comment raconter ce qui a été obtenu sans oublier tout ce qui reste hors-champ.
Le suffrage n’est qu’un fragment d’une histoire beaucoup plus large : celle de la possibilité, pour les femmes et pour toutes les personnes minorisées, de se penser et de se faire reconnaître comme sujet politique. Les suffragettes ont arraché une brèche dans l’ordre établi. À nous, aujourd’hui, de décider ce que nous faisons de cette brèche : la refermer en l’érigeant en mythe rassurant, ou l’élargir en y engageant d’autres combats, d’autres voix, d’autres formes d’action.
