En France, on aime se vanter d’être à la pointe sur la santé des femmes. Preuve souvent brandie : la fameuse « rééducation du périnée », prise en charge après l’accouchement. Dix séances remboursées, parfois plus. Un luxe, disent certains. Mais que se passe-t-il réellement dans ces cabinets ? Qui a accès à ces soins, dans quelles conditions, et avec quels non-dits autour du corps des femmes ?
De quoi parle-t-on quand on parle de périnée ?
Le périnée, c’est un ensemble de muscles et de ligaments qui soutient la vessie, l’utérus, le rectum. Il joue un rôle central dans :
- la continence urinaire et anale ;
- la sexualité (sensation, orgasme, douleur) ;
- le maintien des organes pelviens (prévention des descentes d’organes) ;
- le soutien du corps pendant l’effort (sport, port de charges, grossesse).
Ce n’est pas un « détail anatomique » réservé aux jeunes mères. Le périnée concerne aussi :
- les femmes qui n’ont jamais accouché mais pratiquent des sports à impact (course, crossfit, trampoline…) ;
- les femmes ménopausées, pour qui la chute hormonale fragilise les tissus ;
- les personnes trans et intersexes, dont le suivi gynécologique est déjà fragilisé par la transphobie et la méconnaissance médicale ;
- les personnes âgées, souvent renvoyées à l’« incontinence normale » comme si perdre le contrôle de son corps était une fatalité.
Or, dans le débat public, « périnée » est presque toujours associé à « jeune mère » et « rééducation post-partum ». On réduit un enjeu structurel de santé à un moment de vie, censé être discret, temporaire, et pris en charge dans le huis clos du cabinet médical. Ce cadrage n’est pas neutre.
Une exception française… qui ne règle pas tout
La France fait figure d’exception en proposant quasi systématiquement des séances de rééducation du périnée après un accouchement, remboursées par l’Assurance maladie. Dans d’autres pays européens, ces soins existent, mais de façon bien moins systématique, voire à la charge des patientes.
Sur le papier, c’est une bonne nouvelle : reconnaissance que l’accouchement n’est pas anodin, tentative de prévention des fuites urinaires ou des prolapsus (descente d’organes), possibilité d’aborder la sexualité post-partum.
Mais derrière l’argument de la « chance » se cachent plusieurs angles morts :
- toutes les femmes n’y ont pas accès de la même manière (précarité, désert médical, racisme, validisme) ;
- la qualité et le contenu des séances varient fortement ;
- les femmes sont renvoyées individuellement à leur « responsabilité » de faire ou non cette rééducation, comme si tout dépendait de leur bonne volonté ;
- les violences obstétricales et gynécologiques qui abîment le périnée ne sont presque jamais mises en cause dans le parcours de soins.
On organise la réparation, mais on questionne rarement ce qui, en amont, provoque autant de dégâts.
Ce que la rééducation soigne… et ce qu’elle ne soigne pas
En théorie, la rééducation du périnée post-partum vise à :
- renforcer les muscles pour limiter les fuites urinaires ;
- prévenir ou réduire les descentes d’organes ;
- réapprendre à contracter et relâcher (et pas seulement « tonifier ») ;
- travailler la respiration et le gainage pour éviter de pousser sur le périnée au quotidien.
En pratique, les retours sont très contrastés. Certaines femmes décrivent des séances précieuses, avec un suivi global : écoute, explications sur l’anatomie, travail sur les douleurs pendant les rapports, conseils sur le sport et le quotidien. D’autres racontent des rendez-vous expédiés, centrés sur une sonde branchée à un écran, avec pour seule consigne de « serrer plus fort » pendant 10 secondes.
À force de mettre l’accent sur la performance musculaire, on invisibilise plusieurs dimensions :
- la douleur (épisiotomie mal cicatrisée, déchirures, dyspareunie) : trop souvent renvoyée à « normal après un accouchement » ;
- la sexualité : envie, plaisir, trauma, appréhension du toucher, peur d’un nouvel accouchement ;
- la charge mentale : organiser les rendez-vous, trouver un mode de garde, négocier avec l’employeur ;
- le vécu psychique du post-partum, qui influe fortement sur le rapport au corps.
On rééduque un périnée comme un muscle abstrait, hors du contexte dans lequel il a été abîmé, et parfois violenté.
Un corps féminin à « réparer » en silence
La rééducation du périnée cristallise un double mouvement contradictoire :
- d’un côté, on médicalise très fortement ce bout de corps féminin, avec un protocole standard, des outils techniques, des grilles de remboursement ;
- de l’autre, on maintient un tabou persistant sur tout ce qui touche au sexe, aux fuites, aux douleurs, au plaisir.
Le message implicite est clair : on va réparer, mais sans trop en parler. Surtout, il ne faudrait pas que la sphère publique soit confrontée au fait qu’accoucher peut déchirer, que la sexualité peut devenir douloureuse, que le rire peut entraîner une fuite urinaire. Le « sale » doit rester dans les cabinets.
Ce silence a des effets très concrets :
- de nombreuses femmes ne savent même pas à quoi sert la rééducation (certaines y vont « parce que c’est remboursé et on me l’a prescrit », sans explication) ;
- d’autres renoncent, faute de temps, de transports, de créneaux compatibles avec la reprise du travail ;
- beaucoup n’osent pas parler de douleurs persistantes de peur de passer pour des « chochottes » ou des patientes difficiles.
Le corps des femmes doit être fonctionnel, discret, adaptable. S’il souffre, s’il fuit, s’il ne correspond pas aux attentes conjugales ou professionnelles, c’est à elles de se débrouiller pour le remettre en état.
Le périnée, révélateur des inégalités d’accès aux soins
Qui profite réellement de la rééducation périnéale ? On pourrait croire, en lisant les textes officiels, que c’est un droit universel. Sur le terrain, l’accès est profondément inégal.
Plusieurs facteurs se cumulent :
- géographie : dans les déserts médicaux, trouver un·e sage-femme formé·e, un·e kiné disponible, relève du parcours du combattant ;
- classe sociale : quand on cumule horaires décalés, absence de garde, transports précaires, dix séances en cabinet deviennent un luxe ;
- racisme et mépris de classe : certaines femmes racontent qu’on leur parle moins de ces soins, qu’on banalise davantage leurs douleurs, qu’on suppose qu’elles « n’auront pas le temps de venir » ;
- validisme : les femmes en situation de handicap font face à des cabinets inaccessibles, des professionnel·les peu formé·es à leurs réalités, ou à l’invisibilisation pure et simple de leur sexualité et de leurs besoins pelviens.
À l’inverse, les patientes les mieux informées, les mieux entourées, les plus à l’aise avec le système de santé, cumulent parfois kiné, sage-femme, ostéopathe, séances à domicile. La rééducation du périnée devient alors un marqueur de capital social et culturel, bien plus qu’un droit effectif.
Violences obstétricales et logique de réparation
Parler de rééducation périnéale sans parler de violences obstétricales et gynécologiques, c’est prendre le problème à l’envers. Les épisiotomies de routine, les forceps posés sans consentement, les positions d’accouchement imposées (souvent défavorables au périnée), les manœuvres réalisées dans l’urgence sans explication ni anesthésie, la banalisation de la douleur : tout cela laisse des traces.
Quand une sage-femme ou un kiné reçoit une patiente avec un périnée très abîmé, cicatriciel, douloureux, c’est l’aboutissement d’un processus où plusieurs décisions médicales ont été prises sans elle, parfois contre elle. Pourtant :
- on lui parle rarement de ce lien entre pratiques obstétricales et séquelles ;
- on lui propose des exercices individuels, sans remettre en cause le système qui a rendu cette réparation nécessaire ;
- on transforme un problème structurel (organisation des maternités, manque de personnel, culture de la performance et du contrôle du corps des femmes) en responsabilité individuelle.
La rééducation intervient alors comme un pansement technique sur des violences systémiques. On soigne les conséquences, pas les causes.
Sexualité post-partum : entre injonctions et silences
Le périnée, ce n’est pas seulement la continence. C’est aussi la sexualité. Or, là encore, le discours dominant oscille entre injonction au « retour à la normale » et silence gêné.
Dans les récits de rééducation, beaucoup de femmes racontent :
- des professionnel·les qui n’évoquent jamais le plaisir, l’orgasme, la lubrification, la peur de la pénétration ;
- des consultations centrées sur « reprendre les rapports » le plus vite possible, pour « rassurer le couple » ;
- des remarques culpabilisantes quand elles n’ont pas encore envie : « Tout va bien médicalement, il faut vous y remettre. »
À l’inverse, certaines patientes décrivent une rééducation qui a tout changé : un espace où l’on peut dire qu’on a mal, qu’on a peur, qu’on ne supporte plus d’être touchée, où l’on reçoit des explications sur le clitoris, les zones érogènes, la possibilité de sexualités sans pénétration.
Ce contraste dit beaucoup de la formation des soignant·es, rarement axée sur la sexualité comme expérience vécue, encore moins sur la sexualité des femmes en dehors du regard masculin. Quand la priorité implicite reste la « reprise » d’une vie conjugale hétérosexuelle, le périnée est réduit à un tuyau à remettre en état de service.
Comment se réapproprier ce bout de corps ?
Face à ces limites, de nombreuses femmes, sages-femmes, kinés, militantes cherchent à déplacer le regard, pour faire du périnée non plus un simple objet médical, mais un enjeu politique et d’auto-défense corporelle.
Quelques pistes émergent :
- visibiliser l’anatomie réelle : montrer, nommer, expliquer la vulve, le clitoris, les muscles pelviens, les nerfs. Sortir des schémas simplistes, des manuels scolaires qui effacent le plaisir ;
- parler de prévention en amont : pendant la grossesse, à l’adolescence, à la ménopause, dans le sport, au travail. Le périnée n’est pas un dossier qui s’ouvre et se ferme au moment de l’accouchement ;
- croiser les savoirs : médecine, ostéopathie, sexologie, mais aussi expériences vécues, groupes de parole, ateliers d’auto-exploration corporelle, ressources en ligne produites par des militant·es féministes ;
- refuser la logique de honte : parler de fuites, de gaz, de douleurs, sans euphémisation ni humour à sens unique, sans réduire ces sujets à des « problèmes de vieille » ;
- revendiquer le droit au temps : temps de soin, temps de repos, temps de convalescence après un accouchement, qui ne peut pas être compressé en six semaines pour coller aux attentes patronales.
Cette réappropriation ne consiste pas à opposer automédication et médecine. Elle cherche plutôt à déplacer le pouvoir : du cabinet vers les personnes concernées, de la prescription silencieuse vers la décision informée.
Rééducation, travail et injonction à la performance
La prise en charge du périnée ne se joue pas seulement dans le champ de la santé. Elle est imbriquée dans une organisation sociale qui attend des mères qu’elles soient rapidement « opérationnelles » : disponibles pour le travail salarié, pour les tâches domestiques, pour la charge mentale familiale, pour la sexualité conjugale.
Dans ce contexte, la rééducation du périnée peut être instrumentalisée comme un outil de remise au travail. On n’entend quasiment jamais de discours institutionnels sur la possibilité de :
- repenser les durées de congé maternité ;
- aménager les postes de travail ;
- adapter les rythmes de reprise d’activité physique ;
- reconnaître les séquelles obstétricales comme handicaps temporaires ou durables donnant lieu à des droits spécifiques.
À la place, on propose des séances de rééducation, perçues comme une « solution » qui permet au système de rester inchangé. Si cela ne suffit pas, si les douleurs persistent, la responsabilité se déplace : la patiente n’a pas fait ses exercices, a « mal poussé », a repris le sport trop tôt, a trop attendu avant de consulter.
Le périnée devient un indicateur de conformité : bonne mère = celle qui a fait sa rééducation, repris le travail à temps, retrouvé une sexualité supposément « normale ».
Vers une politique du soin pelvien
Que pourrait être une prise en charge réellement féministe du périnée ? On peut esquisser quelques pistes, qui dépassent largement la salle de rééducation :
- reconnaître officiellement les violences obstétricales et leurs effets à long terme sur la santé pelvienne ;
- former l’ensemble des professionnel·les de santé à la santé sexuelle, au consentement, aux vécus post-partum, en incluant les réalités des personnes LGBTQI+ ;
- garantir un accès effectif aux soins pelviens dans les territoires défavorisés, en intégrant ces questions aux politiques de santé publique ;
- associer les patientes et les collectifs féministes à l’élaboration des protocoles de rééducation, en partant des expériences vécues ;
- inscrire la question du périnée dans une réflexion plus globale sur les corps au travail, la pénibilité, les rythmes de vie, les protections sociales.
Ces pistes ne sont pas utopiques. Elles existent déjà par fragments : dans certains cabinets de sages-femmes qui font de l’éducation populaire à chaque consultation, dans des ateliers d’auto-examen, dans des collectifs qui documentent les séquelles des épisiotomies ou des césariennes, dans des recherches en santé publique qui chiffrent enfin le coût social de l’incontinence et des prolapsus.
La question est moins technique que politique : qui décide de ce que doit être un corps « en bonne santé » ? Qui définit le seuil à partir duquel une fuite, une douleur, une gêne deviennent un problème collectif plutôt qu’une défaillance individuelle ?
La rééducation du périnée, telle qu’elle existe en France, tient sur une ligne de crête : entre soin et normalisation, entre réelle opportunité de prise en charge et dispositif de contrôle silencieux. C’est précisément pour cela qu’elle mérite d’être interrogée, déplacée, réinventée à partir des corps qui la vivent, et pas seulement des institutions qui l’organisent.
