Depuis quelques années, chaque avancée féministe en ligne semble aussitôt suivie d’une vague de haine organisée. Hashtags détournés, campagnes de harcèlement, vidéos masculinistes virales, comptes féministes signalés en masse jusqu’à la fermeture… Ce n’est pas un simple “retour de bâton” spontané. C’est un véritable backlash antiféministe numérique, structuré, transnational, qui prend appui sur les outils mêmes que les féministes ont massivement investis.
Nommer ce backlash, l’analyser et le replacer dans l’histoire des luttes permet de sortir d’une double impasse : se croire totalement impuissant·e face à la violence en ligne, ou au contraire la réduire à quelques trolls isolés. Les nouvelles formes de misogynie numérique ont une logique, des codes, une économie propre. Les comprendre, c’est déjà commencer à les fissurer.
De Faludi aux fils Telegram : ce que recouvre le “backlash antiféministe”
Le terme “backlash” est popularisé par la journaliste américaine Susan Faludi au début des années 1990 pour décrire la réaction conservatrice aux conquêtes féministes des années 1970. L’idée est simple : dès que les femmes arrachent des droits, un mouvement de fond se met en marche pour les délégitimer, les faire reculer, ou au moins les épuiser.
Le backlash n’est pas nécessairement frontal. Il peut prendre la forme de discours apparemment modérés (“on est allé trop loin”, “les féministes d’aujourd’hui exagèrent”), de discours pseudo-psychologiques (“les femmes sont plus heureuses au foyer”), ou de panique morale (“on ne peut plus rien dire aux hommes hétéros”). Ce qui change avec le numérique, c’est la vitesse, l’ampleur et la capacité à coordonner cette réaction à grande échelle.
Depuis #MeToo, les mobilisations contre les féminicides ou les campagnes contre les violences gynécologiques, les féministes utilisent massivement les réseaux sociaux pour visibiliser des expériences longtemps tues. En face, la riposte ne s’est pas fait attendre : récupération de hashtags (#NotAllMen, #MenToo), “dénonciation” d’un supposé matriarcat juridique, développement d’une “contre-pédagogie” masculiniste via YouTube, Twitch, Discord. C’est cette dynamique globale que j’appelle ici backlash antiféministe en ligne.
Internet, terrain de jeu idéal pour la misogynie 2.0
Les plateformes numériques offrent un écosystème particulièrement favorable à la recomposition de la misogynie. Plusieurs traits sont décisifs :
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La pseudonymat et la distance facilitent la désinhibition : on menace, on insulte, on sexualise ou on “blague” là où on hésiterait en face à face.
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La logique de viralité récompense les contenus polarisants, agressifs, outranciers. Les threads nuancés circulent moins bien que les punchlines misogynes.
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Les algorithmes d’engagement amplifient ce qui provoque des réactions – même indignées. Chaque quote-tweet furieux d’un influenceur masculiniste renforce sa visibilité et sa légitimité algorithmique.
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L’invisibilisation des rapports de pouvoir est presque totale : un homme blanc aisé peut se présenter comme “la vraie victime” sans jamais nommer sa position sociale, tandis que les féministes racisées sont construites comme intrinsèquement “agressives” ou “hystériques”.
Les travaux de sociologues comme Jessie Daniels ou Alice Marwick montrent comment les cultures numériques ont été rapidement colonisées par l’extrême droite et les milieux masculinistes, qui ont compris avant beaucoup d’autres l’intérêt stratégique des memes, de l’humour, des raids coordonnés et des “micro-influences” de niche.
Dans cet environnement, la misogynie ne se présente pas seulement sous la forme d’injures. Elle s’habille en second degré, en “débats d’idées”, en “préoccupations pour le sort des garçons à l’école”, en “questions sur la liberté d’expression”. L’enjeu, pour elles, est de se rendre socialement acceptable, partageable, monétisable.
Du manosphere au “féminisme de bon sens” : cartographie rapide des récits antiféministes
On a intérêt à distinguer plusieurs couches dans ce backlash, qui ne se ressemblent pas mais se nourrissent les unes les autres.
D’un côté, ce qu’on appelle la “manosphere” : forums d’incels, coachs en séduction toxique, gourous de la “red pill” promettant aux hommes un pouvoir retrouvé en “comprenant la vraie nature des femmes”. On y retrouve des éléments récurrents :
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les femmes seraient “hypergames”, attirées seulement par une minorité d’hommes dotés de statut, de muscles ou d’argent ;
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la libération sexuelle féminine serait la cause de tous les malheurs masculins (solitude, précarité, perte de sens) ;
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le consentement serait un “obstacle” que les hommes malins doivent apprendre à contourner.
À un autre niveau, plus mainstream, se développe un antiféminisme soft, porté y compris par des éditorialistes, des influenceurs “décomplexés” ou certains youtubeurs de vulgarisation :
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les inégalités de genre y sont minimisées ou psychologisées (“les femmes choisissent des métiers moins bien payés”, “les hommes sont naturellement plus compétitifs”) ;
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le vocabulaire des féministes est caricaturé (“police du désir”, “puritanisme woke”) ;
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le féminisme est renvoyé à une minorité de militantes extrêmes, en opposition à un supposé “féminisme de bon sens” compatible avec l’ordre existant.
Ce récit soft permet aux formes plus brutales de misogynie numérique de trouver un environnement favorable : quand un plateau télé répète que “les féministes vont trop loin”, il prépare le terrain, même involontairement, aux communautés en ligne qui appellent à “remettre les femmes à leur place”.
Comment se manifeste le backlash pour les féministes en ligne
Pour celles et ceux qui prennent la parole en ligne sur le féminisme, ces récits se traduisent en pratiques concrètes de violence numérique. Plusieurs techniques reviennent de manière récurrente.
Le harcèlement coordonné d’abord : un tweet féministe devient viral, un influenceur masculiniste le cite en le tournant en dérision, et en quelques heures la personne visée reçoit des centaines de messages d’insultes, de menaces de viol, de commentaires sur son physique, ses origines, sa “baisabilité”. Les études sur le harcèlement en ligne montrent que ces campagnes sont rarement spontanées : elles s’appuient sur des canaux parallèles (groupes Telegram, salons Discord, forums) où le raid est planifié.
Le doxxing ensuite : révélation d’informations privées (adresse postale, nom de famille, lieu de travail) dans le but explicite d’intimider. Une militante contre les violences policières peut voir son adresse diffusée dans des groupes racistes, une journaliste féministe voir son numéro de téléphone affiché sous un tweet appelant à “lui faire comprendre la vie réelle”.
Les détournements d’images sont également fréquents : montages pornographiques, mèmes humiliants, extraits de vidéos tronqués pour faire passer une militante pour folle, violente ou hypocrite. Ici, le but n’est pas seulement de faire taire la personne : c’est aussi de dissuader d’autres femmes de s’exposer publiquement.
Enfin, il y a des formes plus diffuses mais tout aussi efficaces : signalements abusifs de comptes féministes pour “incitation à la haine”, afin d’obtenir leur suspension ; spam d’insultes dans les commentaires d’articles ou de vidéos ; campagnes pour faire perdre des collaborations professionnelles à des militantes jugées “trop radicales”.
La chercheuse Sarah Ahmed rappelle que la figure de la “féministe rabat-joie” est centrale pour maintenir l’ordre social : la misogynie numérique actualise cette figure sous la forme de la “féministe hystérique Twitter”, à laquelle il serait légitime de mentir, de nuire ou de nuire symboliquement, puisqu’elle aurait “cassé l’ambiance” ou “brisé la réputation d’honnêtes hommes”.
Pourquoi ça prend : algorithmes, fatigue et désorientation politique
On pourrait se dire : comment ces discours tiennent-ils, alors même que les données sur les violences sexistes, les écarts de salaires, les inégalités de temps domestique sont massivement documentées ? Plusieurs éléments se combinent.
D’abord, les algorithmes de recommandation créent des spirales. Un jeune homme qui regarde une vidéo sur la “drague” se voit proposer du contenu de plus en plus agressif : “dominer les femmes”, “déjouer les mensonges du féminisme”, puis parfois des vidéos explicitement d’extrême droite. De nombreuses enquêtes (notamment sur YouTube et TikTok) ont montré cette pente glissante.
Ensuite, il y a la fatigue collective vis-à-vis des conflits en ligne. Beaucoup d’utilisateurs et utilisatrices, qui se sentent peu concerné·es, en viennent à percevoir les féministes comme “autant responsables” du climat toxique que les masculinistes, au nom d’une symétrie artificielle. C’est tout l’intérêt, pour les antiféministes, de cultiver le clash permanent : rendre illisible qui attaque qui, qui se défend, qui documente des violences bien réelles.
Enfin, le backlash prospère sur une désorientation politique. Les transformations du travail, la précarité, la crise écologique créent un sentiment diffus de perte de contrôle. Plutôt que de s’attaquer aux structures économiques qui produisent cette insécurité, les discours antiféministes désignent un coupable disponible : les femmes, les minorités, les “wokes”. bell hooks l’écrivait déjà : le patriarcat propose aux hommes une “compensation symbolique” à leur propre domination économique, en leur offrant l’illusion d’un pouvoir sur “leurs” femmes.
Se protéger individuellement sans intérioriser la culpabilité
Face à cette violence, beaucoup de féministes développent des stratégies de retrait ou d’auto-censure. Il est important de rappeler qu’aucune n’a l’obligation de “tenir bon pour la cause”. Se préserver est une stratégie politique, pas une trahison.
Sur un plan pratique, quelques réflexes peuvent néanmoins limiter la casse :
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Paramétrer finement sa confidentialité : limiter les réponses aux personnes abonnées, masquer automatiquement certains mots, rendre invisible le nombre de likes sur certains contenus pour réduire la pression.
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Anticiper la possibilité de raids : garder des captures d’écran, noter les pseudos récurrents, préparer un message-type pour demander de l’aide à ses proches en cas de débordement (blocage massif, signalements coordonnés).
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Séparer ses identités numériques autant que possible : un compte militant avec très peu d’informations personnelles, un compte plus privé pour les proches ; éviter de relier directement profil professionnel et prise de parole militante quand on n’a pas les protections nécessaires.
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Refuser l’injonction à répondre à tout : laisser des messages sans réponse, ne pas “débattre” avec des comptes manifestement de mauvaise foi, s’autoriser à bloquer largement sans culpabilité.
Ces stratégies ne s’opposent pas au travail politique ; elles le rendent possible dans la durée. Comme le rappellent de nombreuses militantes, la priorité reste de préserver sa santé mentale et physique, surtout quand on appartient à plusieurs groupes exposés (femmes racisées, personnes trans, travailleuses du sexe, etc.) pour lesquelles la violence en ligne se double souvent de menaces hors ligne.
Sortir de l’isolement : stratégies collectives et cadres juridiques
Le backlash antiféministe prospère sur l’isolement des cibles. À l’inverse, ce qui l’affaiblit, ce sont les alliances, la circulation d’outils, et la capacité à transformer chaque attaque en occasion de renforcement collectif.
Concrètement, cela peut passer par :
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Des groupes de soutien entre personnes ciblées : listes de blocage partagées, relais mutuels en cas de raid, prise en charge affective et matérielle (garder les copies d’écran, aider à porter plainte si la personne le souhaite).
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L’outillage juridique : même si le droit reste imparfait, les menaces de viol, les appels explicites à la violence, le doxxing peuvent faire l’objet de plaintes. Des associations (comme e-Enfance, le CNNum ou des collectifs féministes) publient des guides concrets sur la constitution de preuves et les démarches à suivre.
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La pression politique sur les plateformes : campagnes coordonnées pour dénoncer l’inaction des réseaux quand des comptes ouvertement masculinistes appellent à la haine, interpellation des pouvoirs publics sur la régulation des contenus, participation aux consultations sur les législations numériques.
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La production de contre-discours qui ne soient pas seulement défensifs : expliquer, avec des mots simples, ce que recouvre la “liberté d’expression” dans un cadre démocratique, rappeler que limiter la haine n’équivaut pas à interdire tout désaccord, documenter le coût psychique des violences numériques pour celles et ceux qui en sont la cible.
Dans plusieurs pays, des décisions de justice commencent à reconnaître la gravité spécifique du cyberharcèlement genré. Ces avancées restent fragmentaires et inégalement appliquées, mais elles offrent des appuis symboliques importants : la violence numérique n’est plus reléguée au rang de “simple” dispute en ligne, surtout quand elle s’ancre dans des rapports de genre, de race et de classe.
Politiser la question : ce n’est pas “Internet qui est toxique”, c’est le patriarcat qui s’y déploie
Réduire la misogynie numérique à un problème de “toxicity” propre aux réseaux sociaux permet de dépolitiser le sujet. Or ce qui se joue en ligne est la continuation, par d’autres moyens, des mêmes rapports de domination qu’ailleurs.
Quand des hommes considèrent comme normal de noter physiquement des femmes sur des lives Twitch, ils actualisent le droit patriarcal de juger les corps féminins en toutes circonstances. Quand des influenceurs appellent à “ne plus embaucher de femmes” pour éviter les accusations de harcèlement, ils défendent un ordre économique où l’accès des femmes au travail reste conditionnel. Quand des militants d’extrême droite s’agrègent aux masculinistes pour dénoncer “l’immigration féministe”, ils articulent patriarcat et racisme dans un même projet réactionnaire.
À l’inverse, les usages féministes d’Internet ne se limitent pas à “réagir” à ce backlash. Ils inventent de nouvelles formes d’archives (bases de données de féminicides, cartographies de lieux sûrs, bibliothèques de textes), de solidarités transnationales, de pédagogies accessibles. Les espaces non-mixtes en ligne, les comptes anonymes de témoignages, les podcasts et newsletters féministes participent à une réécriture du réel qui ne passe plus par les seuls grands médias.
Dans cette perspective, la question n’est pas de savoir s’il faudrait “quitter les réseaux” ou s’y “adapter”. Elle est de se demander comment redistribuer le pouvoir sur et par ces outils : quels contenus sont promus, qui a accès aux moyens de production médiatique, quels types de paroles sont jugés légitimes, à quelles conditions.
Le backlash antiféministe en ligne n’est pas une fatalité liée à la technique. C’est un moment particulier de la lutte entre des mouvements d’émancipation qui ont trouvé, sur Internet, de nouveaux leviers de puissance, et des forces réactionnaires qui refusent de perdre le monopole du récit. Le reconnaître permet de déplacer le centre de gravité : nous ne sommes pas face à une dérive accidentelle des réseaux, mais face à un conflit politique. Et comme tout conflit, il s’organise, se documente, se combat – collectivement.
