Violences gynécologiques et obstétricales : de la parole libérée aux transformations concrètes dans les cabinets et les maternités

Violences gynécologiques et obstétricales : de la parole libérée aux transformations concrètes dans les cabinets et les maternités

Violences gynécologiques et obstétricales : de la sidération à la mise en mouvement

En quelques années, les mots « violences gynécologiques et obstétricales » ont quitté les marges militantes pour entrer dans les débats publics, les rapports officiels et parfois même les formations médicales. Des hashtags comme #PayeTonUtérus, les témoignages recueillis par le Ciane (Collectif interassociatif autour de la naissance) ou les enquêtes de militantes comme la juriste Marie-Hélène Lahaye ont rendu visibles ce que beaucoup de femmes, de personnes trans et non-binaires vivaient comme un malaise indicible : l’impression que leurs corps, en consultation ou en maternité, ne leur appartenaient plus vraiment.

Mais que produit cette « parole libérée » sur le terrain, dans les cabinets médicaux et les salles de naissance ? Est-on réellement passé d’un système fondé sur la docilité des patientes à une prise en compte effective de leur consentement, de leur dignité, de leurs choix ?

Pour répondre, il faut partir des définitions, regarder l’histoire longue de l’emprise médicale sur les corps reproductifs, écouter les témoignages, puis revenir à ce qui bouge – et à ce qui résiste – dans les pratiques quotidiennes.

De quoi parle-t-on quand on parle de violences gynécologiques et obstétricales ?

Le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (HCE), dans son avis de 2018, propose une définition large : il s’agit de « pratiques, actes, propos, omissions ou refus de soins » dans le champ gynécologique et obstétrical qui se caractérisent par le non-respect du consentement, l’atteinte à la dignité, la négation de la douleur ou l’infantilisation des patientes.

Concrètement, cela recouvre notamment :

  • des examens pratiqués sans consentement explicite (toucher vaginal à l’aveugle, pose de stérilet, frottis, etc.) ;
  • des gestes réalisés sans information claire sur les risques, les alternatives, les conséquences (épisiotomie, césarienne, déclenchement, manoeuvres instrumentales…) ;
  • la banalisation ou le déni de la douleur (« c’est normal », « il faut bien souffrir un peu ») ;
  • des propos humiliants, sexistes, racistes, grossophobes, lesbophobes ou transphobes ;
  • la non-prise en compte des souhaits exprimés (positions d’accouchement, accompagnement, refus d’un geste, etc.).

Ces violences prennent souvent la forme de micro-agressions répétées, socialement tolérées, plutôt que de « dérapages » spectaculaires. C’est précisément ce qui les rend difficiles à nommer : pendant longtemps, ce qui se jouait dans le cabinet ou la salle d’accouchement relevait d’un « secret professionnel » qui protégeait surtout le pouvoir médical.

Une histoire longue d’emprise sur les corps reproductifs

Les violences gynécologiques et obstétricales ne surgissent pas de nulle part. Elles s’inscrivent dans une histoire où la médecine, largement masculine jusqu’à une période récente, s’est construite sur la mise à distance de l’expérience des femmes et la normalisation de leurs corps.

Les historiennes et sociologues de la santé, comme Ilana Löwy ou Yvonne Knibiehler, ont montré comment l’accouchement, longtemps affaire de femmes (sages-femmes, mères, voisines), a été progressivement capté par la figure de l’obstétricien au XIXe siècle. Avec cette médicalisation se mettent en place :

  • une logique de contrôle et de surveillance (mesure du bassin, du col, du poids, du temps de travail) ;
  • une hiérarchie forte, où la patiente devient « objet » d’un savoir spécialisé ;
  • une naturalisation des rôles de genre : la femme est réduite à sa fonction reproductive, l’homme-médecin détient la rationalité et l’autorité.

Ce modèle s’est prolongé dans la France du XXe siècle, avec une obstétrique très interventionniste : taux d’épisiotomie longtemps parmi les plus élevés d’Europe, déclenchements nombreux, accouchement standardisé en position gynécologique, multiplication des protocoles sans véritable co-décision avec les femmes concernées.

Dans le même temps, la gynécologie s’est développée comme spécialité chargée de surveiller la sexualité, la contraception, la fertilité. On voit se cristalliser un rapport ambivalent : la médecine est indispensable pour accéder à certains droits (avortement, contraception), mais elle reste traversée par des normes patriarcales et hétérosexistes qui se traduisent dans les pratiques les plus ordinaires.

Quand les patientes parlent : récits, hashtags et enquêtes

Ce qui change dans les années 2010, ce n’est pas l’apparition des violences, mais le fait que de plus en plus de personnes refusent de les taire. Les réseaux sociaux jouent un rôle décisif. Des comptes comme Payetonuterus, des hashtags comme #MonPostPartum ou #PayeTonGynéco permettent à des milliers de témoignages de circuler, de se répondre, de se mettre en récit.

Quelques motifs reviennent sans cesse :

  • Des touchers vaginaux répétés par plusieurs étudiant·es, sans qu’aucune autorisation n’ait été demandée, parfois pendant une césarienne programmée.
  • Une épisiotomie pratiquée « parce qu’on n’a pas le temps » de laisser le périnée se distendre, suivie d’une suture douloureuse, sans explication ni consentement, avec des conséquences durables sur la sexualité.
  • La pose d’un stérilet sur une patiente jeune, nullipare, sans anesthésie locale ni proposition d’alternative, accompagnée d’un discours culpabilisant sur « les filles de ton âge ».
  • Des propos racistes adressés à des patientes racisées : « vous les Africaines, vous êtes faites pour enfanter », « vous supportez mieux la douleur ».

Ces récits, mis bout à bout, produisent une bascule : ce qui apparaissait comme une « mauvaise expérience » individuelle devient lisible comme un phénomène structurel. Des collectifs d’usagères, d’associations de défense des droits en santé, de sages-femmes et de médecins allié·es s’en emparent. Le Ciane documente les conditions de naissance à partir de questionnaires détaillés. Des militantes comme Marie-Hélène Lahaye compilent témoignages, données épidémiologiques et textes juridiques pour montrer que le droit au consentement éclairé est systématiquement malmené en obstétrique.

Face à cette mobilisation, le ministère de la Santé commande des rapports, l’Ordre des médecins s’exprime, les médias généralistes s’intéressent au sujet. Le terme de « violences obstétricales » est contesté par certains professionnels, mais l’idée qu’il existe un problème systémique n’est plus aussi facilement évacuée.

Ce que le système médical produit (et protège)

Parler de violences gynécologiques et obstétricales, ce n’est pas réduire les soignant·es à des bourreaux. C’est interroger la manière dont un système organise des situations propices à la maltraitance, même quand les individus ne se vivent pas comme violents.

Plusieurs éléments se combinent :

  • La culture de l’urgence et du risque. L’obstétrique est pensée comme un champ à haut risque, où l’obsession d’éviter le pire (mort fœtale, hémorragie, procès) justifie l’anticipation maximale. Or, cette focalisation sur le risque biomédical relègue au second plan l’expérience subjective de la patiente.
  • La hiérarchie médicale. Les sages-femmes, plus formées à l’accompagnement global de la grossesse et de la naissance, se retrouvent souvent sous l’autorité de gynécologues-obstétriciens, dans une organisation où la décision remonte vers le « chef de service ». Contester un protocole, c’est remettre en cause une hiérarchie fortement genrée.
  • La formation initiale. Dans beaucoup de facultés, l’apprentissage technique prime sur la réflexion éthique. Le corps des patientes devient support d’entraînement. Le « toucher vaginal d’apprentissage » est parfois présenté comme une opportunité pour l’étudiant·e, pas comme un acte intime supposant un consentement explicite.
  • Les biais sexistes, racistes et classistes. Les plaintes de douleur des femmes sont moins prises au sérieux. Les femmes racisées ou précaires sont plus souvent infantilées, suspectées de « caprices » ou de « négligence ». Les femmes grosses font l’objet de discours moralisateurs. Les couples lesbiens ou les personnes trans doivent justifier leur présence, leur identité, leur projet parental.

Ce système protège aussi largement les professionnel·les : dossiers médicaux peu accessibles, difficultés à déposer plainte, confraternité, absence de sanctions claires. Le coût émotionnel, administratif et judiciaire d’une démarche est tel que beaucoup renoncent, renforçant l’impunité.

Ce qui bouge dans les cabinets gynécologiques

La libération de la parole ne reste pourtant pas sans effet. Dans les cabinets, plusieurs évolutions sont perceptibles, même si elles restent très inégales selon les territoires, les générations, les statuts (libéral, hôpital, centre de santé) et les ressources disponibles.

On voit apparaître :

  • des gynécologues et des sages-femmes qui affichent clairement certaines pratiques : explication systématique de chaque geste, refus des examens « pédagogiques » sans accord, prise en compte des antécédents de violences sexuelles ;
  • des formulaires d’information plus détaillés avant une IVG, une pose de stérilet, une biopsie, avec un temps dédié aux questions ;
  • des cabinets qui laissent la possibilité de garder ses vêtements le plus longtemps possible, d’être accompagné·e, de voir le matériel utilisé, de dire non à tout moment ;
  • des consultations spécifiques pour les personnes victimes de violences sexuelles, avec un rythme plus lent, la possibilité de fractionner les examens, voire de les différer.

Des associations féministes publient des guides et des check-lists pour aider à repérer les pratiques respectueuses : demander systématiquement le consentement avant de toucher, expliquer ce que l’on fait, proposer d’arrêter en cas de douleur, accepter la présence d’un tiers choisi par la patiente, ne jamais faire de commentaires sur le corps qui ne soient pas médicaux.

Pour autant, ces initiatives reposent encore beaucoup sur des volontés individuelles. Le système de rémunération à l’acte, le manque de temps, la pression des agendas, pèsent lourd : prendre dix minutes de plus pour expliquer un frottis ou une conisation n’est pas « rentable ». Les praticien·nes qui cherchent à transformer leurs pratiques se retrouvent parfois isolé·es dans un environnement qui valorise la rapidité et la technique plus que la relation de soin.

Maternités : entre protocoles et résistances

Dans les maternités, les recommandations internationales (OMS, HAS) prônent depuis longtemps la réduction des interventions non nécessaires, la liberté de mouvement pendant le travail, la place centrale de la personne qui accouche dans les décisions. Certaines structures essaient d’aller dans ce sens, en dialogue avec les collectifs d’usagères.

Concrètement, cela peut passer par :

  • la mise en place de projets de naissance discutés en amont, avec un engagement à respecter autant que possible les souhaits exprimés ;
  • la diminution des déclenchements de convenance et des césariennes programmées sans indication médicale claire ;
  • l’accès à des positions d’accouchement variées (assis, à quatre pattes, sur le côté), plutôt que l’imposition quasi systématique de la position gynécologique ;
  • la fin des épisiotomies de routine, avec une surveillance chiffrée des taux par service ;
  • le respect du « peau à peau » immédiat, sauf urgence vitale, et la présence du coparent ou de la personne choisie en salle de naissance et au bloc en cas de césarienne non vitale.

Des maisons de naissance, encore rares en France, proposent un accompagnement global par les sages-femmes, avec un taux très faible d’interventions. Des maternités publiques ou associatives se forment aux approches dites de « naissance respectée », parfois sous la pression directe des usagères qui menacent de « voter avec leurs pieds » et d’aller accoucher ailleurs.

Mais ces transformations se heurtent à deux obstacles majeurs :

  • La pénurie de moyens humains. Manque de sages-femmes, fermetures de petites maternités, sous-effectifs récurrents : comment respecter un projet de naissance si une sage-femme doit suivre trois, quatre ou cinq parturientes en même temps ? Le « pilotage par les chiffres » (durée moyenne des séjours, optimisation des lits) pousse à accélérer les processus, pas à les adapter aux rythmes individuels.
  • La résistance d’une partie de la profession. Certains médecins perçoivent la remise en cause de leurs pratiques comme une attaque personnelle, voire comme une « ingratitude » des patientes. L’expression même de « violences obstétricales » est dénoncée comme « idéologique ». Plutôt que de discuter des rapports de pouvoir, on psychologise les critiques : les femmes auraient des attentes irréalistes, influencées par les réseaux sociaux.

Le résultat, pour les patientes, c’est une géographie très inégalitaire des possibles : selon son lieu de résidence, son assurance, son capital social (savoir à qui s’adresser, comment faire pression), on peut accéder à des maternités plus ou moins respectueuses. Les plus précaires restent souvent assignées aux structures les plus surchargées, les plus rigides, les plus violentes.

Des réformes qui effleurent sans toujours transformer

Face à ces constats, plusieurs réponses institutionnelles ont vu le jour : campagnes d’information sur le consentement, rappels de la loi (tout acte médical nécessite un consentement libre et éclairé), recommandations de bonnes pratiques, formations continues sur la communication en santé, formalisation de dispositifs de médiation dans les hôpitaux.

Des outils comme les « questionnaires de satisfaction » ou les « comités des usagères » sont mis en avant. Certaines maternités organisent des debriefings de naissance, permettent l’accès au dossier médical, proposent des rendez-vous post-partum pour revenir sur une expérience vécue comme traumatisante.

Ces initiatives ne sont pas négligeables. Elles offrent des prises pour contester, faire valoir ses droits, obtenir parfois des excuses ou des ajustements. Mais elles restent souvent périphériques. Tant que :

  • le temps de travail des soignant·es est organisé comme une succession d’actes techniques chronométrés ;
  • la formation initiale consacre peu d’heures aux enjeux de genre, de consentement, de racisme systémique ;
  • la hiérarchie médicale reste peu transparente et peu redevable devant les usagères ;
  • les plaintes aboutissent difficilement à des sanctions effectives ;

les violences continueront de se reproduire, même sous des formes plus euphémisées ou mieux rationalisées.

Articuler droits des patientes et luttes des soignant·es

Un point essentiel ressort des mobilisations récentes : dénoncer les violences gynécologiques et obstétricales n’implique pas de s’opposer aux soignant·es dans leur ensemble. Au contraire, nombre de sages-femmes en lutte, de médecins critiques de leur propre institution, soulignent que la dégradation des conditions de travail est un terreau pour les maltraitances.

Quand une sage-femme enchaîne des gardes de 12 heures avec un effectif insuffisant, elle aura plus de mal à prendre le temps d’expliquer chaque geste, de respecter les rythmes de chacune, d’accueillir la peur ou la colère. Quand un service est sous la menace constante de fermetures de lits, de restructurations, la naissance est gérée comme un flux, pas comme une expérience singulière.

Articuler la lutte contre les violences obstétricales avec la défense de l’hôpital public et des conditions de travail des soignant·es, ce n’est pas diluer la question féministe. C’est reconnaître que les dominations se superposent : patriarcat, gestion néolibérale de la santé, racisme, classisme. Et que les alliances tactiques entre patientes, familles, collectifs féministes, syndicats de sages-femmes et de personnels hospitaliers peuvent peser plus lourd pour exiger des transformations structurelles.

Et maintenant : quels leviers pour transformer vraiment ?

Ce qui se passe aujourd’hui dans les cabinets et les maternités montre que rien n’est figé. La simple existence du vocabulaire de « violences gynécologiques et obstétricales » change déjà la donne : elle permet de nommer, de politiser, de relier les expériences. Mais pour que cela se traduise en transformations concrètes, plusieurs leviers restent décisifs.

Du côté des politiques publiques et des institutions de santé, on peut identifier au moins quelques exigences minimales :

  • intégrer dans la formation initiale de tou·tes les soignant·es des modules obligatoires sur les violences sexistes et sexuelles, le consentement, les biais racistes et grossophobes, avec des intervenantes féministes et des associations d’usagères ;
  • conditionner une partie du financement des établissements au respect d’indicateurs de bientraitance (taux d’épisiotomie, d’actes non consentis, de plaintes traitées, etc.), construits avec les premières concernées ;
  • garantir un accès simplifié et gratuit aux dossiers médicaux et à des procédures de recours réellement effectives, avec accompagnement juridique ;
  • renforcer les effectifs en maternité, revaloriser le métier de sage-femme, soutenir le développement de lieux comme les maisons de naissance, sans qu’ils deviennent un « luxe » réservé à certaines.

Du côté des pratiques individuelles et des collectifs, même si la responsabilité ne doit jamais peser principalement sur les victimes potentielles, certaines stratégies peuvent renforcer le pouvoir d’agir :

  • préparer ses rendez-vous (questions, limites, souhaits) et ne pas hésiter à venir accompagné·e si on le souhaite ;
  • se rappeler qu’un refus est toujours possible, y compris pour un examen présenté comme « de routine », et demander des explications écrites si nécessaire ;
  • changer de praticien·ne quand c’est possible, signaler les comportements violents aux ordres professionnels, aux directions d’établissements, aux associations d’usagères ;
  • soutenir et rejoindre les associations qui documentent ces violences, produisent des connaissances, portent des revendications collectives.

Dans cette bataille, ce qui se joue dépasse la seule « qualité de la prise en charge ». C’est un conflit politique autour de la souveraineté des corps, de la place des femmes et des minorités de genre dans l’espace médical, de la définition même du soin. Tant que la parole des patientes sera perçue comme une menace ou une exagération, le risque est grand de voir les violences simplement se déplacer, se reformuler, plutôt que disparaître.

Mais chaque récit qui circule, chaque protocole réécrit, chaque étudiant·e qui apprend qu’un toucher vaginal sans consentement n’est pas un « geste technique » mais une atteinte à l’intégrité, desserre un peu l’étau. Dans les interstices de ce système, des pratiques se transforment déjà. L’enjeu, désormais, est de faire en sorte que ces transformations ne restent pas des exceptions vertueuses, mais deviennent la norme minimale du soin.