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Monique Wittig : une œuvre féministe entre littérature, théorie et révolution des corps

Que peut encore faire la littérature à la politique féministe ? Pour Monique Wittig, elle ne doit pas seulement raconter le monde. Elle peut le désorganiser. Elle peut rendre visibles les catégories qui prétendent décrire la réalité, mais qui servent surtout à maintenir un ordre social. Elle peut déplacer les corps, les pronoms, les récits et les frontières du pensable.

Écrivaine, théoricienne et militante lesbienne matérialiste, Monique Wittig a laissé une œuvre difficile à classer. Ses romans sont aussi des expériences de langage. Ses essais sont traversés par une réflexion sur la fiction. Ses prises de position politiques nourrissent une critique radicale de l’hétérosexualité comme institution. Dans son travail, littérature et théorie ne s’opposent pas. Elles participent d’une même entreprise : comprendre comment les rapports de pouvoir fabriquent les identités, puis imaginer leur disparition.

Une écrivaine engagée dans les luttes féministes

Monique Wittig naît en 1935 à Dannemarie, en Alsace, et meurt en 2003 à Tucson, aux États-Unis. Elle arrive à Paris dans les années 1950 et fréquente les milieux littéraires et politiques de gauche. Son parcours s’inscrit dans l’histoire du mouvement de libération des femmes, qui se structure en France à la fin des années 1960.

En 1969, Wittig participe à la création des Féministes révolutionnaires, un groupe qui critique les formes institutionnelles et réformistes du féminisme. Elle prend également part aux mobilisations du Mouvement de libération des femmes. Mais elle se montre rapidement critique à l’égard d’un féminisme qui ferait de « la femme » un sujet politique unifié, sans interroger les rapports entre femmes, les différences de classe ou la place spécifique des lesbiennes.

Cette critique devient particulièrement visible lors de son intervention au congrès de l’Association américaine de langues modernes, en 1978. Dans son discours, repris sous le titre La pensée straight, elle affirme que la catégorie « femme » n’est pas une évidence naturelle. Elle est le produit d’un rapport social. Une femme n’existe comme telle, dans l’ordre patriarcal, qu’en relation avec un homme : comme épouse, mère, objet sexuel ou travailleuse domestique.

Wittig ne demande donc pas simplement que les femmes soient mieux représentées dans une société inchangée. Elle pose une question plus radicale : que faudrait-il transformer pour que la catégorie même de « femme » cesse d’organiser la domination ?

« Les lesbiennes ne sont pas des femmes »

La formule est devenue célèbre. Elle est aussi souvent réduite à une provocation. Chez Wittig, elle désigne pourtant une thèse précise. Si « femme » est une catégorie politique produite par le rapport hétérosexuel, alors les lesbiennes, en refusant la relation obligatoire aux hommes, mettent en crise cette catégorie.

Il ne s’agit pas de dire que les lesbiennes seraient naturellement libérées de toute oppression. Elles peuvent subir le sexisme, la lesbophobie, la précarité, le racisme ou la violence d’État. Wittig refuse simplement de considérer l’hétérosexualité comme une orientation privée, indépendante des institutions. Elle la décrit comme un régime politique qui organise la famille, la division du travail, la sexualité et la reproduction.

Cette idée rejoint, tout en s’en distinguant, les analyses du féminisme matérialiste francophone. Christine Delphy montre que les femmes constituent une classe exploitée dans le cadre du patriarcat. Colette Guillaumin analyse la « sexage », c’est-à-dire l’appropriation du corps et du travail des femmes. Wittig radicalise ces réflexions en faisant de l’hétérosexualité le principe organisateur de la classe des femmes.

Dans La pensée straight, elle écrit que « la pensée straight » ne se contente pas de produire des normes sexuelles. Elle prétend expliquer l’ensemble du monde à partir de catégories comme homme/femme, masculin/féminin, nature/culture, hétérosexuel/homosexuel. Ces oppositions semblent aller de soi. Elles sont pourtant historiques, sociales et intéressées.

Le langage n’est pas un simple outil

Pour Wittig, les mots ne décrivent pas passivement la réalité. Ils contribuent à la produire. Nommer une personne « femme », « homme », « épouse » ou « homosexuelle », ce n’est pas seulement lui attribuer une identité. C’est l’inscrire dans un système de droits, d’obligations et d’attentes.

La langue française rend cette question particulièrement visible. Le masculin est présenté comme générique. Le féminin est souvent marqué, secondaire ou défini par rapport au masculin. La grammaire devient ainsi l’un des lieux où se perpétue une hiérarchie sociale. Wittig ne considère pas que modifier la langue suffirait à abolir le patriarcat. Mais elle montre que la langue participe à sa reproduction.

Dans ses textes, elle cherche donc à faire fonctionner le langage autrement. Elle refuse les automatismes narratifs. Elle déplace les pronoms. Elle transforme les personnages en figures collectives. Elle utilise des images mythologiques et des descriptions de corps qui échappent aux conventions réalistes.

Cette recherche formelle n’est pas décorative. Elle vise à produire une lecture inconfortable. Le lectorat ne peut pas toujours identifier immédiatement qui parle, qui regarde ou qui possède le pouvoir. Les habitudes de lecture sont perturbées. Cette perturbation devient une expérience politique : si les catégories grammaticales peuvent vaciller, celles qui organisent la sexualité et le genre ne sont peut-être pas éternelles.

L’Opoponax, écrire l’enfance autrement

Publié en 1964, L’Opoponax reçoit le prix Médicis. Le roman raconte l’enfance et l’adolescence de plusieurs filles dans un univers scolaire et collectif. Il est écrit à la troisième personne, mais le pronom « on » occupe une place centrale.

Ce choix est décisif. Le « on » ne désigne pas une héroïne isolée. Il fait entendre une expérience commune, traversée par les jeux, les apprentissages, les punitions, les désirs et les violences ordinaires. L’enfance n’est pas présentée comme un âge innocent, séparé de la politique. Elle apparaît déjà comme un moment de classement des corps et de transmission des normes.

Wittig décrit les gestes quotidiens avec précision : la classe, les camarades, les surveillantes, les règles de conduite, les premières formes d’attachement. Ce sont des scènes apparemment banales. Mais elles montrent comment l’institution scolaire apprend aux filles à occuper une place particulière, à surveiller leur corps et à intérioriser ce que l’on attend d’elles.

Le roman se distingue aussi par son travail sur la temporalité. Les événements ne sont pas organisés selon une intrigue classique. Les souvenirs reviennent, se superposent, se répètent. Cette forme rend compte d’une mémoire collective plutôt que d’un destin individuel. Elle empêche de réduire les expériences lesbiennes ou féminines à une trajectoire exceptionnelle. Ce qui est raconté n’est pas un cas isolé. C’est une structure.

Les Guérillères et l’invention d’un peuple de femmes

Publié en 1969, Les Guérillères est sans doute le livre le plus connu de Wittig. Le roman met en scène un peuple de femmes qui se soulève contre un ordre ancien. Elles s’organisent, combattent, racontent leurs mythes et réinventent leur histoire.

Le texte ne propose pas une simple inversion des rôles. Il ne remplace pas mécaniquement des hommes dominants par des femmes dominantes. Il s’attaque plutôt aux formes narratives qui rendent la domination pensable. Les « guérillères » ne sont pas décrites comme des victimes attendant leur libération. Elles deviennent les sujets actifs d’une histoire qu’elles écrivent elles-mêmes.

Le roman est composé de fragments, de listes, de chants, de scènes de bataille et de récits mythiques. La ponctuation et la mise en page créent une lecture parfois déroutante. Les voix individuelles se mêlent à une voix collective. Le livre ressemble moins à un récit linéaire qu’à une archive en train de se constituer.

Cette dimension collective est essentielle. Wittig ne cherche pas à fabriquer une héroïne féministe exemplaire. Elle se méfie du récit de l’émancipation porté par une figure exceptionnelle. La révolution est une pratique commune. Elle passe par la reprise des mots, des symboles et de la mémoire.

Dans Les Guérillères, les femmes ne conquièrent pas seulement un territoire. Elles reprennent possession de leur imaginaire. Elles cessent d’être les personnages secondaires des mythes produits par les hommes. Voilà pourquoi la littérature devient un champ de bataille : qui raconte l’histoire décide aussi de qui peut y apparaître comme sujet.

Le Corps lesbien : défaire le corps objectivé

Publié en 1973, Le Corps lesbien pousse plus loin encore l’expérimentation. Le livre explore le désir entre femmes à travers une écriture qui mêle lyrisme, anatomie, violence, plaisir et décomposition. Les corps y sont nommés avec une précision presque clinique, mais ils échappent constamment au regard médical ou pornographique traditionnel.

Dans la culture patriarcale, le corps des femmes est souvent montré comme un objet destiné au regard masculin. Wittig tente de produire une autre scène du désir. Le corps lesbien n’est pas une surface disponible. Il devient un territoire complexe, actif, parfois monstrueux, toujours irréductible aux normes de beauté et de respectabilité.

Le texte peut mettre mal à l’aise. Il parle de pénétration, de fluides, de blessures et de jouissance sans chercher à rendre ces expériences immédiatement acceptables. Cette radicalité a une fonction. Elle refuse l’idée selon laquelle une sexualité féminine légitime devrait rester discrète, romantique ou rassurante.

Wittig ne propose pas pour autant une représentation unique du désir lesbien. Elle ne cherche pas à remplacer une norme par une nouvelle norme. Elle ouvre un espace où les corps peuvent être imaginés autrement, hors de la complémentarité obligatoire entre hommes et femmes.

Une critique de l’universel masculin

L’un des enjeux centraux de l’œuvre de Wittig concerne l’universel. Dans la littérature, en philosophie ou en politique, le masculin est souvent présenté comme neutre. « L’homme » désigne alors l’humanité entière, tandis que « la femme » est renvoyée à une particularité sexuée.

Wittig conteste cette asymétrie. Elle refuse que les hommes puissent parler au nom de l’universel tout en laissant aux femmes le statut de groupe particulier. Mais elle refuse également que les femmes soient enfermées dans une identité collective définie par la biologie, la maternité ou l’hétérosexualité.

Cette critique résonne avec des débats contemporains sur l’écriture inclusive, la représentation des personnes trans et la place des lesbiennes dans les mouvements féministes. Les contextes ont changé. Les conflits autour des catégories n’ont pas disparu.

Lire Wittig aujourd’hui ne consiste donc pas à appliquer ses formules comme des slogans intouchables. Son œuvre invite plutôt à examiner les effets politiques des mots que nous employons. Qui est inclus dans une catégorie ? Qui en est exclu ? Qui a le pouvoir de la définir ? Et que devient une identité lorsqu’elle est à la fois un outil de lutte et un produit de la domination ?

Une œuvre discutée, parfois simplifiée

Wittig a été abondamment commentée dans les études féministes, lesbiennes et queer. Judith Butler lui reproche notamment de présenter les lesbiennes comme extérieures à la catégorie « femme », ce qui risquerait, selon elle, de reconduire une définition binaire des sexes. D’autres lectrices ont souligné la force de sa critique matérialiste et son refus de réduire le genre à une performance individuelle.

Ces discussions montrent que Wittig n’est pas une autrice à classer une fois pour toutes. Elle ne fournit pas une théorie complète de toutes les identités contemporaines. Ses textes ont été écrits dans un contexte marqué par les luttes féministes des années 1970, les débats sur le lesbianisme politique et les conflits autour de la psychanalyse, de la famille et de la sexualité.

Il faut aussi rappeler que son œuvre a longtemps été moins accessible en France qu’elle ne le méritait. Ses textes théoriques ont circulé dans des espaces militants et universitaires, tandis que ses romans demeuraient parfois présentés comme expérimentaux, donc difficiles ou secondaires. Cette réception révèle une hiérarchie persistante : la littérature qui parle frontalement de domination est souvent renvoyée à la marge, comme si elle était moins littéraire parce qu’elle était politique.

Pourquoi la relire maintenant ?

Monique Wittig permet de penser ensemble plusieurs questions qui sont encore au cœur des luttes :

  • la manière dont l’hétérosexualité structure la famille, le travail et la citoyenneté ;

  • la fabrication sociale des catégories de sexe et de genre ;

  • la place du langage dans la reproduction des rapports de pouvoir ;

  • la nécessité de produire des récits où les groupes minorisés deviennent sujets de leur propre histoire ;

  • la possibilité d’un désir qui ne soit pas organisé par la complémentarité homme-femme.

Son œuvre rappelle aussi que les transformations politiques ne passent pas uniquement par les lois ou les institutions. Elles se jouent dans les gestes, les phrases, les pronoms, les images et les récits que nous considérons comme normaux. Une révolution des corps commence peut-être par une révolution de la manière dont nous les nommons.

Wittig écrivait contre l’idée d’un monde naturel, immuable, où chacun aurait une place assignée. Elle ne promettait pas une identité plus confortable. Elle proposait quelque chose de plus exigeant : défaire les catégories qui enferment, sans cesser de lutter avec les mots disponibles. C’est là que sa littérature demeure politique. Elle ne donne pas seulement à voir un autre monde. Elle oblige à se demander qui, aujourd’hui, a encore intérêt à ce que celui-ci paraisse impossible.

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