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Ah nana : l’histoire et l’influence d’un phénomène culturel féministe

Dans l’histoire des féminismes, certaines initiatives durent des décennies. D’autres ne paraissent que quelques numéros, mais déplacent durablement les lignes. Ah! Nana appartient à cette seconde catégorie.

Publié en France entre 1976 et 1978, ce magazine de bande dessinée féministe n’a pas seulement proposé des récits dessinés par des femmes. Il a contesté la place qui leur était assignée dans la presse, dans la culture populaire et dans l’imaginaire collectif. Son existence fut brève. Son influence, elle, ne l’est pas.

À une époque où la bande dessinée est encore largement considérée comme un territoire masculin, Ah! Nana fait entendre des voix différentes. Des voix qui parlent de sexualité, de travail, de maternité, de violences, de normes corporelles et de rapports de pouvoir. Des voix qui refusent de produire des personnages féminins conçus avant tout pour être regardés.

Un magazine né dans le contexte du mouvement féministe

Pour comprendre Ah! Nana, il faut revenir au contexte politique et culturel du milieu des années 1970. Le Mouvement de libération des femmes a contribué à rendre visibles des questions longtemps maintenues dans la sphère privée : la contraception, l’avortement, le viol, les violences conjugales, le travail domestique ou encore la lesbophobie.

Le slogan « le privé est politique » ne désigne pas une simple formule militante. Il affirme que les expériences vécues individuellement sont souvent produites par des structures sociales. Une femme qui ne peut pas disposer librement de son corps, qui assume gratuitement l’essentiel du travail domestique ou qui craint les violences dans l’espace public ne rencontre pas seulement un problème personnel. Elle se heurte à un ordre social.

La presse féministe se développe dans cette période. Des journaux comme Le Torchon brûle proposent des espaces de parole et d’analyse échappant aux médias traditionnels. Mais la bande dessinée reste un secteur particulièrement masculin. Les grands magazines et maisons d’édition valorisent des auteurs hommes, tandis que les dessinatrices sont souvent cantonnées à l’illustration, à la presse jeunesse ou à des rôles secondaires.

Ah! Nana surgit dans cet espace saturé de représentations produites par et pour des hommes. Le titre lui-même joue avec les codes de la culture populaire. Il évoque le refrain, la fantaisie, la chanson et le personnage féminin disponible au regard. Mais cette apparente légèreté sert aussi de stratégie : entrer dans les imaginaires populaires pour mieux les retourner.

Une aventure éditoriale dans le monde de la bande dessinée

Le magazine est lancé par les Humanoïdes Associés, maison d’édition créée en 1974 autour de la revue Métal hurlant. Cette maison est alors associée à une bande dessinée de science-fiction, expérimentale et souvent provocatrice. Elle demeure toutefois un milieu largement dominé par les hommes.

Ah! Nana constitue une tentative singulière : utiliser les moyens d’une maison d’édition de bande dessinée pour publier un journal conçu autour de créatrices et de thématiques féministes. Le projet ne consiste pas simplement à réunir quelques dessinatrices dans un numéro spécial. Il s’agit de créer un espace éditorial autonome, avec ses propres sujets, son ton et ses formes narratives.

Le magazine publie notamment des autrices comme Nicole Claveloux, Chantal Montellier, Florence Cestac et Keleck. D’autres artistes et scénaristes participent à cette aventure. Leurs styles sont très différents. Certaines privilégient l’humour et la satire. D’autres développent une esthétique sombre, grotesque ou inquiétante. Cette diversité est importante : il n’existe pas une manière féminine de dessiner, pas plus qu’il n’existe une expérience unique de la domination.

Le magazine accueille également des traductions et des contributions venues d’autres scènes de la bande dessinée. Il s’inscrit ainsi dans une circulation internationale des imaginaires féministes, même si cette circulation demeure encore limitée par les réseaux éditoriaux de l’époque.

Rire des normes plutôt que les reproduire

L’un des apports majeurs de Ah! Nana réside dans son usage de l’humour. Rire n’est pas ici une manière d’éviter les sujets politiques. C’est un outil de déconstruction.

Le magazine détourne les clichés de la presse féminine, des récits sentimentaux et de la publicité. La femme douce, disponible, séduisante et toujours présentable y devient une figure absurde. La ménagère parfaite, la mère sacrificielle ou la secrétaire sexuellement accessible ne sont plus des modèles naturels. Ce sont des rôles sociaux, appris, répétés et imposés.

Cette opération de déplacement est particulièrement efficace en bande dessinée. Une image peut condenser en quelques cases ce qu’une longue démonstration sociologique mettrait plusieurs pages à expliciter. Un regard masculin posé sur un corps, une remarque sexiste au travail ou une injonction à la maternité peuvent être rendus visibles par une mise en scène volontairement excessive.

L’exagération permet alors de faire apparaître la violence ordinaire. Ce qui est présenté comme une plaisanterie dans la vie quotidienne devient grotesque lorsqu’il est poussé jusqu’à l’absurde. Qui trouve encore normal qu’une femme soit interrompue, évaluée sur son apparence ou chargée de réparer les émotions de tout le monde ? Le dessin pose la question sans demander la permission.

Des corps qui ne sont plus disponibles au regard

Dans la bande dessinée comme dans la publicité, les corps féminins sont longtemps représentés selon une logique de disponibilité. Ils sont montrés, découpés, sexualisés. Ils servent à attirer le regard et à produire du désir, généralement pensé comme masculin et hétérosexuel.

Ah! Nana ne se contente pas d’inverser cette logique en remplaçant des corps féminins par des corps masculins objectifiés. Le magazine met en crise l’idée même d’un corps naturellement destiné à être regardé. Il montre des corps ordinaires, vieillissants, gros, poilus, malades, désirants ou en colère. Des corps qui ne cherchent pas forcément à plaire.

Cette approche demeure politique. Elle conteste la hiérarchie des apparences et la discipline quotidienne imposée aux femmes : se maquiller, maigrir, se tenir, sourire, rester jeune, être désirable mais pas trop sexuelle, disponible mais pas « facile ». Le corps féminin est sommé de résoudre des injonctions contradictoires. Ah! Nana expose cette contradiction au lieu de la dissimuler.

Les questions de sexualité occupent également une place importante. Le magazine parle de désir et de plaisir sans réduire la sexualité féminine à la séduction ou à la reproduction. Il rend visibles des pratiques et des orientations minorées dans les médias dominants. Cette liberté n’est pas exempte de limites : comme toute publication de son époque, Ah! Nana peut être traversé par des ambiguïtés, des représentations datées ou des angles morts. Le relire aujourd’hui ne consiste donc pas à le transformer en objet parfait, mais à examiner ce qu’il rendait possible et ce qu’il ne parvenait pas encore à penser.

La censure comme rappel de l’ordre

L’histoire de Ah! Nana est aussi celle d’une confrontation avec la censure. La publication est visée par la Commission de surveillance et de contrôle des publications destinées à l’enfance et à l’adolescence. Cette institution, créée par la loi du 16 juillet 1949, peut intervenir contre des publications considérées comme présentant un danger moral pour la jeunesse.

Le paradoxe est évident. Ah! Nana n’est pas un magazine destiné aux enfants. Pourtant, son contenu sexuel et politique est susceptible d’être jugé incompatible avec la protection de la jeunesse. Derrière l’argument de la moralité, c’est une certaine conception de l’espace public qui se dessine : les représentations sexuelles peuvent circuler lorsqu’elles reconduisent les rapports de pouvoir, mais deviennent suspectes lorsqu’elles montrent des femmes qui parlent en leur nom.

La censure ne porte pas uniquement sur la nudité. Elle concerne aussi la possibilité de représenter autrement les rapports entre les sexes. Un corps féminin autonome, une sexualité non soumise au désir masculin ou une critique explicite de la famille patriarcale peuvent être perçus comme plus subversifs qu’une image érotique conventionnelle.

La publication cesse après neuf numéros, en 1978. Les difficultés économiques jouent un rôle dans cette disparition, mais la pression exercée par les autorités contribue à fragiliser le projet. Cette fin prématurée rappelle une réalité souvent oubliée : la liberté éditoriale ne dépend pas seulement du droit de publier. Elle dépend aussi des moyens financiers, des réseaux de diffusion et de la capacité à résister aux institutions qui décident ce qui peut être montré.

Une histoire longtemps reléguée

Pourquoi Ah! Nana est-il moins connu que d’autres titres de la bande dessinée française ? La réponse tient en partie à la manière dont l’histoire culturelle est écrite. Les œuvres associées aux femmes sont souvent présentées comme des curiosités, des exceptions ou des parenthèses. On les admire parfois, mais on les intègre rarement au récit général.

La bande dessinée dite « d’auteur » a longtemps construit sa généalogie autour de figures masculines. Les femmes y apparaissent comme des pionnières isolées. Cette présentation efface les collectifs, les solidarités et les espaces éditoriaux qui ont permis leur travail. Elle transforme une histoire politique en histoire de talents individuels.

Or Ah! Nana montre précisément l’importance des conditions collectives de création. Les autrices ne sont pas seulement des femmes qui réussissent malgré tout. Elles participent à la construction d’un espace où d’autres récits peuvent être publiés, lus et discutés.

La redécouverte du magazine s’inscrit aujourd’hui dans un mouvement plus large de réévaluation des œuvres féministes et des artistes femmes. Des expositions, des rééditions, des travaux universitaires et des archives numériques permettent de remettre en circulation des productions longtemps difficiles à trouver. Ce travail est essentiel, mais il doit rester attentif aux conditions matérielles de l’accès aux archives : qui conserve les publications ? Qui peut les acheter ? Qui les numérise ? Qui les commente ?

De Ah! Nana aux créatrices contemporaines

L’influence de Ah! Nana ne se mesure pas seulement à des citations directes. Elle se repère dans la possibilité même, pour des dessinatrices, de produire des récits qui ne demandent pas à être validés par les normes dominantes.

Depuis les années 2000, la bande dessinée féministe s’est considérablement développée. Des autrices comme Mirion Malle, Liv Strömquist, Emma, Pénélope Bagieu, Aude Picault ou Lisa Mandel abordent les violences sexistes, la sexualité, la santé, le travail et les normes de genre avec des outils graphiques très variés. Leurs œuvres ne forment pas un courant homogène. Elles prolongent cependant une même exigence : ne plus laisser les représentations des femmes aux seuls producteurs de la culture dominante.

Les réseaux sociaux et les plateformes numériques ont également modifié les conditions de publication. Une autrice peut aujourd’hui diffuser un récit sans passer immédiatement par une maison d’édition. Cette autonomie apparente reste fragile : elle dépend du travail gratuit, de la visibilité algorithmique, de la modération et de la capacité à supporter les campagnes de harcèlement en ligne.

Sur ce point, l’histoire se répète. Les créatrices féministes bénéficient d’une plus grande visibilité, mais elles sont aussi exposées à des formes spécifiques de violence. Être visible signifie souvent être contestée, sexualisée, insultée ou sommée de représenter toutes les femmes. L’espace public s’est élargi. Il n’est pas devenu égalitaire pour autant.

Ce que cette archive nous apprend encore

Relire Ah! Nana, ce n’est pas chercher dans les années 1970 des réponses toutes faites à nos problèmes actuels. C’est observer comment une publication a identifié, avec les moyens de son époque, le caractère politique des images et des récits.

Le magazine rappelle d’abord que la représentation n’est jamais neutre. Qui dessine ? Qui parle ? Qui est regardé ? Qui reste hors champ ? Ces questions demeurent centrales dans les débats contemporains sur la culture.

Il rappelle ensuite que l’humour peut être une arme féministe. Pas parce qu’il rendrait la lutte plus acceptable, mais parce qu’il rend visibles les incohérences d’un système. Le rire ne remplace pas l’organisation politique. Il peut toutefois fissurer les évidences.

Enfin, Ah! Nana montre que les conquêtes culturelles restent liées à des conditions matérielles. Pour que des récits féministes existent, il faut des éditrices, des imprimeuses, des libraires, des lectrices, des archives et du temps. Il faut aussi accepter que les œuvres militantes soient discutées, critiquées et réinterprétées.

Neuf numéros peuvent sembler peu face à l’histoire d’un grand magazine. Mais une archive minoritaire n’est pas une archive insignifiante. Ah! Nana a ouvert un espace dans lequel les femmes ne sont plus seulement des personnages, des muses ou des lectrices supposées. Elles deviennent autrices, éditrices et actrices de leur propre imaginaire. Et c’est souvent ainsi que commencent les déplacements durables : par quelques pages qui refusent de rester à leur place.

Pour aller plus loin :

  • Ah! Nana, revue publiée par les Humanoïdes Associés, 1976-1978.
  • Nicole Claveloux, travaux et illustrations dans la presse et l’édition jeunesse.
  • Chantal Montellier, Andy Gang et ses œuvres consacrées aux rapports de pouvoir et aux violences faites aux femmes.
  • Les archives du Mouvement de libération des femmes, notamment celles conservées à la Bibliothèque Marguerite-Durand et à la Bibliothèque de documentation internationale contemporaine.
  • La loi française du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, pour comprendre le cadre institutionnel de la censure.

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