Féminicide et culture médiatique : ce que les mots révèlent de notre société et de ses angles morts sur les violences conjugales

Féminicide et culture médiatique : ce que les mots révèlent de notre société et de ses angles morts sur les violences conjugales

« Drame conjugal », « différend familial », « il ne supportait pas la séparation » : chaque fois qu’un homme tue sa compagne, les titres se ressemblent. Les mots se répètent, comme un bruit de fond. Ils finissent par rendre l’horreur banale, presque logique. Or rien n’est logique dans le meurtre d’une femme par son conjoint. Ce n’est ni un « coup de folie » ni une tragédie privée. C’est un crime situé au croisement de rapports de domination de genre, de classe, de race. Et la manière dont les médias en parlent n’est pas un détail : elle participe à rendre ces violences pensables, tolérables, parfois inévitables.

Dans cet article, je propose de partir de ce qui semble anodin – un titre de presse, une dépêche, un fait divers – pour regarder ce que ces mots racontent (ou évitent de raconter) de notre société. Car parler de féminicide, c’est parler d’une structure, pas seulement d’un événement. Et c’est précisément ce que beaucoup de discours médiatiques résistent à faire.

Nommer le féminicide : un enjeu politique, pas sémantique

Le terme « féminicide » s’est imposé dans l’espace public français en quelques années. Longtemps cantonné aux militantes et aux chercheuses, il apparaît désormais dans certaines dépêches AFP, dans les slogans de manifestations, dans les prises de parole politiques. Mais cette reconnaissance est inégale, et surtout, elle est disputée.

Rappelons d’abord ce que recouvre le mot. Pour la sociologue Diana Russell, qui popularise le terme « femicide » dans les années 1990, il s’agit de « l’assassinat d’une femme parce qu’elle est une femme ». En Amérique latine, Marcela Lagarde élargit la définition à un système qui permet et tolère ces assassinats, en lien avec l’impunité et l’inaction des États. En France, les associations comme Féminicides par compagnons ou ex et Nous Toutes s’attachent à documenter les meurtres de femmes par conjoint ou ex-conjoint, mais aussi parfois les meurtres de femmes dans un contexte de prostitution, de lesbophobie, de transphobie, ou encore ceux commis sous couvert de « traditions » familiales.

Autrement dit, parler de féminicide, ce n’est pas simplement décrire la cause de la mort (« une femme a été tuée ») mais désigner le mobile structurel du crime : la domination masculine. Derrière un féminicide, il y a l’idée qu’un homme peut disposer de la vie d’une femme, qu’elle lui appartient, qu’elle doit se plier à son contrôle. Cette idée n’est pas née dans un salon particulier. Elle est produite et entretenue par des siècles de droit patriarcal, de religion, de culture populaire, de blagues, de romans, de films, de jurisprudences.

Ce glissement du vocabulaire n’est donc pas neutre. Quand un média refuse le mot féminicide au profit de « drame conjugal », il ne choisit pas un terme plus « neutre » : il efface les rapports de pouvoir. Il transforme un crime patriarcal en incident domestique. Et dans le champ des violences, ce qui n’est pas nommé n’existe pas politiquement.

Du « crime passionnel » au « drame familial » : l’art d’édulcorer la violence

Les féministes ne découvrent pas aujourd’hui le rôle des mots. Dès les années 1970, des militantes comme celles du Mouvement de libération des femmes s’attaquent à la notion de « crime passionnel ». Dans le droit français, jusqu’en 1975, le meurtre d’une épouse adultère surprenante « en flagrant délit » par son mari pouvait bénéficier de circonstances atténuantes. Autrement dit, le code pénal reconnaissait la jalousie masculine comme une sorte de réflexe compréhensible, sinon légitime.

Le « crime passionnel » n’a plus d’existence juridique, mais il continue de hanter les faits divers. Lorsqu’un titre annonce « Il tue sa femme par amour », il dessine un scénario où l’émotion de l’auteur occupe tout l’espace. Le meurtre devient la conséquence tragique d’un sentiment intense, quasi romantique. La victime, elle, disparaît, sinon comme élément déclencheur : elle aurait trompé, quitté, humilié, provoqué.

À ce vocabulaire s’ajoutent aujourd’hui des formules plus technocratiques, mais tout aussi dépolitisantes :

  • « Différend conjugal qui tourne au drame »
  • « Dispute entre époux qui dégénère »
  • « Drame de la séparation »
  • « Conflit familial »
  • Dans toutes ces expressions, la violence est présentée comme un excès isolé, un débordement inattendu. On ne parle pas d’un homme qui tue, mais d’une situation qui « dérape ». Et surtout, on pose une symétrie là où il y a asymétrie : un « conflit », un « différend », supposent deux parties à égalité. Or dans la majorité des féminicides conjugaux, les enquêtes montrent l’existence de violences antérieures : coups, menaces, harcèlement, contrôle économique, isolement social. Ce n’est pas une dispute qui « dégénère » ; c’est un continuum de violences qui aboutit à un meurtre.

    Quand le fait divers fait écran : individualiser pour mieux dépolitiser

    Les féminicides conjugaux sont très souvent traités dans la rubrique « faits divers ». Ce n’est pas anodin. Le fait divers, dans la tradition journalistique, est un événement singulier, surprenant, parfois spectaculaire, qui se prête au récit, à la dramatisation, à la psychologie de comptoir. Il est par définition déconnecté d’une analyse structurelle.

    Résultat : tout se joue dans le détail biographique. On apprend que le voisin « n’aurait jamais cru ça de lui », que le meurtrier « était gentil » ou « discret », qu’il venait de « perdre son emploi », qu’« il buvait beaucoup ». On convoque le chômage, l’alcoolisme, la jalousie, l’isolement rural, la « détresse » masculine. Tout est passé au crible, sauf le patriarcat.

    Or quand on lit les dossiers les uns après les autres, un motif se dessine :

  • Elle voulait le quitter.
  • Elle avait porté plainte (parfois plusieurs fois).
  • Il disait « si tu pars, je te tue ».
  • Elle avait alerté des proches, parfois des institutions.
  • Ce qui apparaît, ce n’est pas la fatalité, encore moins la folie soudaine, mais un système de contrôle et de possession. Le recours à la catégorie de fait divers permet précisément de ne pas voir ce système. Le meurtre d’une femme par son conjoint n’est plus un symptôme de la violence patriarcale, mais une histoire triste, potentiellement « vendeuse », qui s’oubliera au prochain cycle d’informations.

    Ce traitement individualisant a un autre effet : il alimente la figure du « monstre », de l’homme exceptionnellement violent, irrécupérable, hors norme. On commente son casier judiciaire, on interroge son enfance, ses traumatismes supposés. On se rassure : « ce n’est pas nous », « ce n’est pas les autres hommes », c’est « lui ».

    Mais si les féminicides sont traités comme des anomalies monstrueuses, comment voir que ce sont en réalité des points extrêmes d’un continuum de violences masculines, qui va du commentaire sexiste au viol, des menaces au contrôle économique, des gifles au meurtre ? Comment penser ce continuum quand chaque affaire est présentée comme une tache isolée sur une nappe sinon immaculée ?

    Victimes muettes, agresseurs humains : la symétrie impossible

    Une autre constante du traitement médiatique tient à la manière dont on parle – ou plutôt dont on ne parle pas – des femmes tuées. Souvent, elles apparaissent à peine. On sait leur âge, parfois leur prénom, rarement leur histoire. On ne sait presque rien de leurs tentatives de partir, de leurs démarches administratives, de leurs alertes ignorées. Leurs peurs, leurs stratégies de survie, leurs réseaux de soutien restent dans l’ombre.

    Les agresseurs, eux, sont systématiquement décrits. On s’attarde sur leur visage, sur leurs regrets éventuels, sur leur « profil psychologique ». Les articles répètent qu’il « n’acceptait pas la rupture », qu’« il avait tout donné pour cette relation », qu’« il s’est senti trahi ». Les émotions masculines occupent l’espace. Les violences subies par la femme avant sa mort, elles, sont renvoyées à l’ellipse ou aux dernières lignes de l’article.

    Ce déséquilibre est doublement problématique. D’abord parce qu’il continue à centrer le récit sur l’homme, même quand il a tué. Ensuite parce qu’il prive les lectrices et lecteurs de ce qui pourrait être le cœur de l’information : comment ces femmes avaient-elles tenté de se protéger ? Qui ont-elles alerté ? Quelles portes se sont refermées sur elles ?

    Certaines enquêtes approfondies montrent à quel point, dans beaucoup de cas, la chaîne institutionnelle a failli : plaintes classées sans suite, ordonnances de protection jamais délivrées, armes à feu non retirées, services sociaux débordés, proches culpabilisant la victime plutôt que l’agresseur. Lorsque ces failles apparaissent, le féminicide cesse d’être une histoire à deux personnages (un homme, une femme) pour devenir le symptôme d’un système qui, à tous les niveaux, minimise la parole des femmes.

    Le risque de la spectacularisation : du décompte macabre à la sidération

    Depuis quelques années, sous la pression des mobilisations féministes, les médias parlent davantage de féminicides. Comptes sur les réseaux sociaux, infographies, cartes interactives recensent les meurtres de femmes. Ce travail de visibilité est précieux : il rappelle que ces crimes ne sont pas rares, mais réguliers, prévisibles, presque routiniers.

    Pour autant, ce nouveau récit n’est pas exempt d’angles morts. La mise en scène répétée des corps de femmes tuées, les descriptions détaillées des scènes de crime, les photos volées depuis les profils Facebook des victimes podemt glisser vers une forme de voyeurisme. On suit le compteur des mortes comme on suivrait la courbe d’une épidémie, sans toujours interroger les causes profondes ni les responsabilités politiques.

    Ce traitement peut aussi produire de la sidération. Face à une succession incessante de drames, les lectrices et lecteurs oscillent entre effroi et fatigue. « Encore une », lit-on souvent sous les posts de recensement. Le risque est alors de réduire les féminicides à un chiffre, un taux, un indicateur, sans les relier à des politiques publiques concrètes : budgets pour les associations, formation des magistrat·es et des policiers, hébergements d’urgence, régularisation des femmes sans-papiers victimes de violences, etc.

    Une culture médiatique réellement attentive à la question ne se contenterait pas de compter les mortes. Elle suivrait les dossiers, reviendrait sur les procès, documenterait les réformes (ou leur absence), mettrait en lumière les mobilisations locales, donnerait la parole aux survivantes. Elle ferait du féminicide non un spectacle récurrent, mais un révélateur permanent de ce qui dysfonctionne dans notre organisation sociale.

    Les angles morts de classe et de race : toutes les victimes ne se valent pas médiatiquement

    Un autre élément, largement documenté par les études féministes intersectionnelles, est la manière dont les médias ne racontent pas les mêmes histoires selon l’origine sociale, raciale ou géographique des protagonistes. Quand un féminicide a lieu dans un quartier populaire racisé, la tentation est forte de l’assigner à une « culture », une « communauté », une « tradition » présentée comme intrinsèquement violente. Les meurtres commis par des hommes blancs, eux, seront plus volontiers interprétés à travers la dépression, le chômage, l’alcool, la « pression » économique.

    On voit aussi à quel point certains meurtres de femmes racisées – travailleuses du sexe, femmes sans-papiers, femmes roms, femmes musulmanes – restent invisibles ou partiellement racontés. Leur nom n’est parfois jamais mentionné. Leur vie avant leur mort intéresse peu. Comme si leur disparition s’inscrivait dans une certaine « normalité » de la violence.

    Ce traitement différencié n’est pas anecdotique. Il renforce l’idée que certaines femmes sont « tuables », moins dignes de deuil public, moins centrales dans l’imaginaire national. Il permet aussi de décaler la question : au lieu de parler de patriarcat, on parle d’« intégrisme religieux », de « dérives communautaires », d’« archaïsmes culturels » situés ailleurs, chez « les autres ».

    Or la réalité, c’est que le féminicide est un phénomène traversé par les rapports de classe et de race, mais qui ne leur est pas réductible. Les femmes les plus précaires sont souvent les plus exposées et les moins protégées, parce qu’elles dépendent économiquement de leur agresseur, parce qu’elles craignent la police, parce qu’elles risquent l’expulsion. Pourtant, dans les discours médiatiques dominants, ce sont les féminicides de femmes blanches, souvent perçues comme « intégrées » et « respectables », qui occupent le centre de l’attention. Tout se passe comme si la mort de certaines révélait un « scandale », quand celle des autres confirmait un préjugé.

    Que pourraient faire les médias autrement ?

    Critiquer les mots ne suffit pas. La question devient : que changer, concrètement, dans nos manières collectives d’informer sur les féminicides conjugaux ? Des collectifs de journalistes, des associations féministes et des chercheuses proposent déjà des pistes, que l’on peut résumer en plusieurs axes.

    D’abord, nommer les choses :

  • Utiliser le terme « féminicide » lorsque les éléments le justifient.
  • Éviter les expressions qui naturalisent la violence (« drame passionnel », « dispute qui tourne mal »).
  • Décrire les faits sans les envelopper de métaphores romantiques ou euphémisantes.
  • Ensuite, contextualiser :

  • Rappeler, lorsqu’un cas est évoqué, les chiffres nationaux des violences faites aux femmes.
  • Préciser l’existence éventuelle de signalements, de plaintes, d’interventions policières antérieures.
  • Relier l’affaire à des enjeux de politiques publiques (hébergement, justice, santé, immigration).
  • Il s’agit aussi de recentrer le récit sur les victimes et les survivantes :

  • Donner une place à leur histoire, à leurs démarches, à leurs paroles.
  • Interroger les proches qui ont tenté d’aider, les associations mobilisées.
  • Éviter de transformer la vie privée de la victime en feuilleton voyeuriste.
  • Enfin, sortir du registre du fait divers pur :

  • Confier le traitement des féminicides à des journalistes formé·es aux enjeux de genre et de violences, pas uniquement à la rubrique police-justice.
  • Produire des enquêtes de fond, des dossiers, des analyses transversales plutôt qu’une succession de brèves sensationnalistes.
  • Inclure dans les rédactions des personnes concernées, notamment des femmes, des personnes racisées, des personnes issues des classes populaires, afin de diversifier les regards.
  • Certains médias ont déjà commencé ce travail. On observe moins de « crimes passionnels » dans les titres qu’il y a dix ans, plus de recours au terme féminicide, davantage de collaborations avec des associations spécialisées. Mais ces avancées restent fragiles et inégales. Elles dépendent souvent de quelques journalistes isolé·es plutôt que d’une politique éditoriale assumée.

    Changer les mots, changer le cadre : un enjeu d’émancipation

    On pourrait être tenté de considérer cette bataille lexicale comme secondaire, presque formaliste, au regard de l’urgence des situations vécues par les femmes. Pourtant, dans les luttes féministes, les mots ont toujours été des outils de transformation. Nommer le viol conjugal, le harcèlement sexuel, le consentement, les violences obstétricales, la charge mentale, c’était déjà déplacer le cadre, rendre visible ce qui était naturalisé.

    Le féminicide s’inscrit dans cette lignée. Ce mot met en crise l’idée confortable selon laquelle la famille serait spontanément un lieu de protection, le couple un espace d’amour, le foyer un refuge. Il rappelle que, pour beaucoup de femmes, le plus grand danger ne vient pas de l’extérieur, mais de l’intérieur : de l’homme avec qui elles vivent, dorment, partagent leurs ressources, leurs enfants.

    La culture médiatique peut soit reconduire le déni, en traitant chaque meurtre comme une anomalie dramatique, soit participer à ce travail de dévoilement. Elle peut continuer à raconter des histoires de « jalousie », de « folie », de « drame intime », ou bien assumer que ce qui se joue là dépasse largement le salon, la cuisine, la chambre où la violence éclate.

    Changer les mots ne suffira pas à faire baisser les féminicides. Mais continuer à employer ceux qui les minimisent, les individualisent et les dépolitisent, c’est contribuer à maintenir le statu quo. Entre ces deux positions, il n’y a pas de neutralité. Les médias, comme nous toutes et tous, se situent forcément quelque part dans ce champ de forces.

    La question qui reste, alors, n’est pas seulement : comment raconter les féminicides ? C’est : à quel type de société nos récits contribuent-ils ? Une société où la mort des femmes en couple reste un « fait divers » parmi d’autres, ou une société qui accepte enfin de se regarder en face, de nommer la violence patriarcale, et d’en tirer toutes les conséquences politiques.