Le mot « queer » s’est imposé dans le vocabulaire militant, médiatique et académique à une vitesse impressionnante. On parle de « théorie queer », de « jeunesse queer », de « mouvements queer » comme si tout le monde y mettait la même chose. Sauf que non. Derrière l’étiquette, il y a des conflits politiques bien réels : sur ce qu’est une femme, sur la matérialité des corps, sur les stratégies de lutte, sur la place des réseaux sociaux dans l’organisation politique.
Parler de féminismes queer aujourd’hui, c’est entrer dans ce champ de tensions. C’est aussi regarder comment une partie des luttes féministes cherche à sortir des catégories figées, à inventer d’autres façons de nommer les expériences et de faire alliance, à l’ère d’Instagram, de TikTok, des podcasts et des hashtags éphémères.
Queer : de quoi parle-t-on, exactement ?
À l’origine, « queer » est une insulte en anglais, utilisée pour désigner tout ce qui dévie de la norme hétérosexuelle et cisgenre. À partir des années 1990, une partie des mouvements LGBT la réapproprie, notamment aux États-Unis (Judith Butler, Teresa de Lauretis, Michael Warner), pour en faire un outil de critique radicale de la normalité sexuelle et de genre.
Être queer, ce n’est pas seulement ne pas être hétéro ou cis. C’est remettre en question la façon dont la société construit les catégories de sexe et de genre, et la hiérarchie qui les accompagne. Les féminismes queer ne se contentent pas de réclamer une meilleure place pour les femmes dans l’ordre existant : ils interrogent l’ordre lui-même.
En France, le terme arrive dans les années 1990–2000, notamment via les travaux de Sam Bourcier, les traductrices de Butler, les mobilisations contre le sida, puis se diffuse dans les milieux militants, artistiques et universitaires. Il circule aujourd’hui dans des collectifs trans, gouines, bi, intersexes, non binaires, et dans une partie des mouvements féministes.
Mais « queer » n’est pas un bloc homogène. Selon les contextes, il peut signifier :
- une identité politique (« je me revendique queer plutôt que lesbienne, bi, gay… ») ;
- une méthode d’analyse, inspirée des études de genre, des études gays et lesbiennes, des études trans ;
- un label culturel et marketing, utilisé par des marques, des festivals, des plateformes de streaming.
Ce flottement du terme est une force – il permet des coalitions inattendues – mais aussi un problème : il rend très facile la récupération, la dépolitisation et l’effacement des rapports de classe, de race, de handicap, de migration.
Féminismes matérialistes et queer : un dialogue sous tension
Le débat est connu : d’un côté, des féministes matérialistes (par exemple Colette Guillaumin, Christine Delphy, Monique Wittig, puis plus récemment Jules Falquet, Paola Bacchetta) insistent sur la dimension structurale de l’oppression des femmes, inscrite dans les rapports de production, la division sexuelle du travail, l’appropriation du corps et du temps des femmes.
De l’autre, des théoriciennes queer comme Judith Butler, Eve Kosofsky Sedgwick, Gayle Rubin, qui montrent comment les catégories de sexe et de genre sont produites par des normes, des discours, des institutions, et comment elles peuvent être performées, subverties, déjouées.
La controverse est parfois caricaturée : on oppose des matérialistes « obsédées par le corps et la classe » à des queer « obsédé·es par le langage et l’individu ». La réalité est plus nuancée. Les féminismes queer qui s’ancrent dans les mouvements trans, racisés, précaires, travaillent justement à articuler ces dimensions.
On trouve par exemple chez des autrices comme bell hooks, Audre Lorde ou Sara Ahmed une articulation forte entre :
- le vécu matériel de la domination (travail domestique, pauvreté, violences policières, médicales, psychiatriques) ;
- et la critique des normes de genre, de sexualité et de respectabilité.
Le queer, dans cette perspective, n’est pas une théorie abstraite sur l’instabilité du genre. C’est une manière de repérer comment l’ordre hétérosexuel, blanc, bourgeois, valide, national se défend et se reproduit – y compris dans les mouvements féministes eux-mêmes.
Réseaux sociaux : laboratoire de visibilité, usine à malentendus
Les réseaux sociaux ont transformé la manière dont circulent les idées féministes et queer. Les hashtags #MeToo, #BalanceTonPorc, #LesbianVisibility, #TransDayOfVisibility, mais aussi des formes plus localisées (#NousToutes, #MonPostPartum, #PayeTonGyneco) ont permis de rendre visibles des expériences longtemps tues.
Dans les communautés queer, Instagram, TikTok, Twitter (X) et Discord servent à :
- partager des témoignages sur les transitions, les violences médicales, les ruptures familiales ;
- diffuser des ressources sur le droit, la santé, les hormones, le consentement ;
- créer des esthétiques communes (butch, transfem, non binaire, dyke, etc.) qui donnent des repères, des modèles, du désir de se projeter.
Pour beaucoup de personnes queer, ces espaces sont vitaux. Ils permettent de nommer ce qu’on vit avant même d’avoir rencontré un collectif, une asso, une permanence d’accueil. Ils rendent possible une politisation « par le bas », à partir des récits de soi.
Mais ils produisent aussi leurs propres violences :
- pression à performativer une identité cohérente, stable, « instagrammable », alors que les trajectoires sont souvent incertaines, brouillonnes ;
- hiérarchisation des expériences : certaines identités deviennent plus « vues », plus « bankables » que d’autres (par exemple, les corps jeunes, blancs, minces, valides, très esthétisés) ;
- confusion permanente entre débat politique, règlement de comptes, exposition d’expériences intimes ;
- temps militant écrasé par l’urgence de la réaction : répondre, clarifier, se justifier, produire des « threads pédagogiques ».
Les conflits entre « féministes queer » et « féministes matérialistes » se jouent souvent dans ces espaces. Ils y prennent une forme amplifiée, fragmentée, parfois caricaturale : captures d’écran sorties de contexte, accusations publiques, impossibilité de construire des désaccords argumentés dans un format pensé pour la viralité plus que pour l’analyse.
Nouveaux imaginaires : séries, fictions, fanfictions et mèmes
Les féminismes queer ne se construisent pas seulement dans les textes théoriques et les AG militantes. Ils se nourrissent de séries, de films, de romans, de fanfictions, de podcasts, de fanarts. Ils s’inventent aussi à travers des mèmes, des blagues internes, des références de niche.
On pourrait balayer tout cela d’un revers de main, au nom du « sérieux » militant. Ce serait une erreur. Car ces imaginaires jouent un rôle décisif :
- ils fournissent des modèles identificatoires (la butch qui ne meurt pas à la fin, la trans qui n’est pas un monstre ou un gag, la gouine racisée qui n’est pas réduite à la souffrance) ;
- ils permettent d’expérimenter, dans la fiction, des mondes où les catégories de genre et de sexualité sont déplacées, renversées, multipliées ;
- ils donnent un langage pour parler de soi, avant même de disposer d’un cadre politique explicite.
Des séries comme « Pose », « Euphoria », « Sex Education », des romans comme ceux de Torrey Peters, des essais comme ceux de Paul B. Preciado ou de Maggie Nelson ont été, pour beaucoup, des portes d’entrée vers des formes de féminisme queer. Mais ce sont aussi des objets ambivalents, pris dans l’industrie culturelle, avec ses contraintes de marché, ses logiques de représentation tokenisée, ses censures plus ou moins explicites.
Les féminismes queer s’attachent à décortiquer ces imaginaires : qui parle au nom de qui ? Qui est représenté·e, comment, avec quels stéréotypes ? Quelles vies queer restent invisibles, jugées « trop » précaires, trop « inmontrables » (travailleuses du sexe, personnes sans-papiers, trans incarcéré·es, personnes queer handicapées) ?
Réinventer les alliances : au-delà du « pour ou contre le queer »
Derrière les polémiques publiques, se jouent des questions très concrètes : comment on s’organise, qui est légitime pour parler, qui décide des priorités, qui est sacrifié au nom de l’« intérêt général ».
Les féminismes queer déplacent plusieurs lignes :
- ils refusent de faire de « la femme » une catégorie évidente et homogène, sans pour autant nier la matérialité de l’oppression fondée sur le sexe ;
- ils insistent sur l’imbrication des dominations : genre, race, classe, sexualité, handicap, âge, statut administratif, santé mentale ;
- ils contestent les normes de respectabilité qui ont parfois structuré certains féminismes (couple monogame, maternité, citoyenneté nationale, insertion par le travail salarié).
Concrètement, cela se traduit par des alliances qui ne sont pas toujours confortables :
- des collectifs de travailleuses du sexe qui s’allient avec des groupes trans pour dénoncer les violences policières et les dispositifs de contrôle migratoire ;
- des associations LGBT qui interrogent leurs propres pratiques racistes, validistes ou classistes ;
- des groupes de mères lesbiennes, bi ou trans qui bousculent les représentations de la famille dans les mouvements féministes ;
- des réseaux de soin communautaire (mutual aid, caisses de solidarité, groupes d’écoute) qui se substituent partiellement aux institutions médicales, psychiatriques, sociales.
Ces alliances produisent des désaccords stratégiques : faut-il revendiquer l’intégration (mariage, filiation, changement d’état civil simplifié, reconnaissance par l’État) ou construire des espaces en dehors des institutions ? Faut-il investir les réseaux sociaux ou les tenir à distance pour protéger les espaces non mixtes ? Faut-il prioriser la bataille des mots (définitions du sexe, du genre, de la femme) ou les luttes matérielles (logement, papiers, revenus) ?
La récupération mainstream du « queer » : diversité sans conflit
On assiste aujourd’hui à une explosion de contenus labellisés « queer » dans la publicité, les plateformes de streaming, les marques de vêtements, certaines ONG. Le drapeau arc-en-ciel et les slogans inclusifs servent de plus en plus à vendre un produit, une image de modernité, un « engagement » à bas coût.
Ce phénomène a des effets politiques :
- il donne l’illusion que les luttes queer auraient « gagné » parce qu’elles sont visibles, alors que les conditions matérielles de vie de beaucoup de personnes trans, gouines, bi, intersexes restent dramatiques ;
- il met en avant des figures exemplaires : la personne queer méritante, intégrée, performante, qui prouve qu’« on peut réussir malgré tout », et invisibilise celles et ceux qui ne rentrent pas dans ce récit méritocratique ;
- il fait disparaître le conflit : le queer devient une esthétique, une attitude, un « plus » de diversité, au lieu d’être une critique radicale de la norme.
Dans ce contexte, les féminismes queer ont une tâche ingrate : rappeler que le queer n’est pas un simple synonyme de « cool » ou de « différent », mais un point de vue situé sur la violence de l’ordre social. Cela implique de distinguer, sans mépris mais sans naïveté, entre :
- les usages du queer qui renforcent le capitalisme néolibéral (marchandisation des identités, pinkwashing d’entreprises ou d’États) ;
- et les usages qui servent à organiser des solidarités, à nommer des violences, à envisager des formes de vie qui échappent – autant que possible – au contrôle de la famille, de l’État, du marché.
Écrire et penser depuis une position située
Je précise ici ma propre position : je suis une autrice blanche, diplômée, située en France métropolitaine, socialisée dans des milieux féministes majoritairement cis et hétéros. Mon accès aux débats queer est largement passé par les livres, les revues, l’université, puis les réseaux sociaux, plus que par des expériences de marginalisation directe liées à mon identité de genre ou de sexualité.
Cela a deux conséquences :
- je bénéficie de certains privilèges (notamment raciaux, de classe, de citoyenneté) qui atténuent, ou transforment, la manière dont je peux être concernée par les violences queerphobes ;
- je peux plus facilement passer à côté de formes de politisation qui naissent dans des espaces éloignés de l’écrit académique ou militant traditionnel : fêtes, squats, collectifs de quartier, foyers, prisons, centres de rétention.
Cette situation ne m’interdit pas de parler de féminismes queer, mais elle exige de la prudence : citer les personnes et les collectifs qui produisent ces analyses, ne pas faire comme si j’en étais l’initiatrice, accepter que certains aspects échappent à mon regard, et que d’autres puissent me contredire.
Quelques pistes pour des luttes queer-féministes ancrées dans le réel
Dans un paysage saturé de polémiques, de récupérations et de malentendus, que peuvent apporter les féminismes queer à nos manières de lutter ? Quelques pistes, non exhaustives :
- Revenir aux conditions matérielles de vie : parler de genre et de sexualité à partir du logement, du travail, des papiers, de la santé, des violences policières, des allocations, des prisons. Les vies queer ne sont pas des concepts, ce sont des corps confrontés à des institutions.
- Travailler les désaccords plutôt que les effacer : oui, il existe des conflits réels entre différentes traditions féministes. L’enjeu n’est pas de les nier au nom de l’unité, ni de s’y enfermer en camp retranché, mais de les expliciter : sur quoi porte le désaccord ? Quelles expériences, quels intérêts, quelles peurs le traversent ?
- Protéger des espaces hors des réseaux sociaux : réunions, groupes d’auto-support, ateliers, lectures collectives, fêtes, où l’on peut élaborer des stratégies sans la pression de la visibilité immédiate. Tout ne doit pas être tweetable.
- Cultiver des imaginaires exigeants : soutenir des œuvres qui complexifient, plutôt que des récits qui cochent toutes les cases de la diversité sans questionner les rapports de pouvoir. Discuter des séries, des romans, des podcasts comme on discute d’une loi ou d’une réforme.
- Prendre au sérieux les savoirs minoritaires : ceux des personnes trans, intersexes, racisées, précaires, handicapées, travailleuses du sexe, migrantes, qui analysent depuis longtemps l’imbrication des dominations, sans toujours être reconnues comme théoriciennes.
- Refuser de choisir entre « la théorie » et « le concret » : les catégories avec lesquelles on pense (femme, genre, sexe, race, classe, queer) ont des effets très concrets sur qui est inclus dans les luttes, qui en est exclu, qui devient sacrifiable. Inversement, les pratiques militantes produisent de la théorie, même quand elles ne se nomment pas comme telles.
Les féminismes queer ne sont ni une mode passagère ni une solution magique à tous les impensés des mouvements existants. Ils sont un chantier, souvent conflictuel, pour repenser les identités, les alliances et les formes de lutte à partir de vies qui ont longtemps été jugées inintelligibles, monstrueuses, ridicules ou simplement inexistantes.
À l’ère des réseaux sociaux, des nouveaux imaginaires et des récupérations marchandes, la question reste ouverte : comment faire du queer autre chose qu’une étiquette ou une esthétique, et en faire, réellement, un outil pour élargir ce qui est vivable ? La réponse ne viendra ni d’un débat télévisé ni d’un thread viral, mais sans doute de ces espaces où, loin des projecteurs, des personnes continuent de s’organiser pour que leurs existences ne soient plus tolérées à la marge, mais prises au sérieux comme des points de départ légitimes pour penser le monde.
