La forêt nourricière, un concept qui bouscule nos évidences
Dans l’imaginaire dominant, la nourriture vient des champs alignés, des serres chauffées, des supermarchés éclairés au néon. La forêt, elle, serait le lieu du sauvage, de la promenade du dimanche et des cartes postales. La « forêt nourricière » vient fissurer cette séparation nette entre espace de production et espace « naturel ». Elle propose un autre rapport au vivant, à la propriété, au travail, à l’autonomie.
Ce terme désigne un système cultivé qui imite le fonctionnement d’un écosystème forestier, mais pensé pour produire de la nourriture, des plantes médicinales, des matériaux. On parle aussi de « jardin-forêt » ou de « forêt-jardin », en référence notamment aux travaux du Britannique Robert Hart ou du chercheur Martin Crawford. L’idée n’est pas de « laisser faire la nature », mais de travailler avec elle, en s’inspirant de la structure en strates d’une forêt mature.
Ce modèle a une histoire longue, souvent effacée. Des systèmes agroforestiers sophistiqués existent depuis des siècles chez les peuples autochtones d’Amazonie, d’Indonésie, d’Afrique de l’Ouest ou d’Inde. Les jardins dits « traditionnels » autour des maisons, souvent tenus par des femmes, combinent depuis longtemps arbres fruitiers, légumes, médicinales, petits élevages. La redécouverte occidentale de la « forêt nourricière » au XXe siècle s’est faite en invisibilisant, très largement, ces savoirs et celles et ceux qui les portent.
Définir la forêt nourricière : un écosystème comestible
Une forêt nourricière repose sur quelques principes simples, mais politiquement lourds de conséquences.
D’abord, l’idée de strates. Plutôt que de cultiver une seule couche de végétation (un champ de blé, un verger monospécifique), la forêt nourricière superpose :
- une canopée d’arbres de grande taille (châtaigniers, noyers, tilleuls…)
- une strate d’arbres plus petits ou fruitiers (pommiers, pruniers, cerisiers…)
- des arbustes (cassis, groseilliers, noisetiers…)
- une couche de plantes vivaces ou de légumes pérennes (rhubarbe, artichaut, aromatiques…)
- un couvert de plantes couvre-sol (fraisiers, trèfle, consoude…)
- des racines et tubercules (topinambours, oca, pommes de terre…)
Ensuite, la diversité. Là où l’agriculture industrielle pousse à la monoculture et à la standardisation, la forêt nourricière repose sur un grand nombre d’espèces et de variétés, souvent locales ou rustiques, capables de résister aux aléas climatiques.
Enfin, la coopération entre les espèces. Certaines fixent l’azote, d’autres attirent les pollinisateurs, d’autres encore offrent de l’ombre ou un abri. Le but est de réduire les apports extérieurs (engrais, pesticides, irrigation) en s’appuyant sur des relations écologiques déjà éprouvées par le vivant.
Ce n’est donc ni une forêt « naturelle » laissée à elle-même, ni un simple verger. C’est un système hybride, pensé, dessiné, planté, entretenu. Et c’est souvent dans cet entre-deux que se logent les tensions politiques : qui décide de ce qui pousse ? Pour qui ? Sur quelles terres ? Avec quel travail, le plus souvent gratuit et invisibilisé ?
Forêt nourricière et critique de l’agriculture industrielle
La forêt nourricière ne se contente pas d’être une jolie utopie verdoyante. Elle pose, de manière très concrète, une critique de l’agriculture dominante, notamment sur quatre points : l’énergie, le temps, le sol, la dépendance.
L’agriculture industrielle repose sur des énergies fossiles abondantes : machines, engrais azotés produits à partir de gaz naturel, transports. La forêt nourricière, elle, investit du temps long plutôt que du pétrole bon marché. Planter un noyer, c’est penser à plusieurs décennies. On change d’échelle temporelle et donc de logique de rentabilité.
Sur le plan du sol, le modèle agricole dominant le traite comme un simple support à fertiliser de l’extérieur. Les forêts-jardins, comme beaucoup de pratiques agroécologiques, partent de l’idée que le sol est un milieu vivant à nourrir, protéger, laisser se structurer. Paillage, non-labour, couverture permanente visent à limiter l’érosion et à réactiver la vie microbienne et fongique.
Cette différence de regard sur le sol n’est pas neutre politiquement. Elle déplace le rapport de domination : plutôt que de « maîtriser » une matière inerte, il s’agit de collaborer avec un vivant autonome, qu’on ne contrôle jamais entièrement. Ce changement de posture, souvent décrit dans les discours écologistes, reste pourtant difficilement compatible avec les logiques d’extraction, de maximisation des rendements et de propriété privée absolue.
Enfin, la dépendance. Une forêt nourricière bien conçue demande moins d’intrants (eau, engrais, produits chimiques) à moyen terme. Elle peut donc, partiellement, réduire la dépendance à l’agro-industrie. Mais cette autonomie matérielle, réelle ou fantasmée, est aujourd’hui récupérée par différents imaginaires : survivalisme individualiste, marketing « green » de l’auto-suffisance, ou au contraire projets collectifs d’auto-organisation.
La question devient alors : quelle autonomie cherche-t-on à construire, et pour qui ?
Autonomie alimentaire, mais pour quelles personnes ?
Les discours sur la « souveraineté alimentaire » et l’« autonomie nourricière » mobilisent souvent des images de familles blanches propriétaires de leur maison à la campagne, avec terrain, temps et capital de départ. La forêt nourricière est alors présentée comme un projet individuel quasi thérapeutique, loin des enjeux de classe, de race, de genre.
Or, l’accès à la terre reste l’un des principaux verrouillages matériels dans nos sociétés. En France, la propriété foncière est extrêmement concentrée. Les prix grimpent, les terres agricoles sont artificialisées ou accaparées par des acteurs financiers. Les personnes précaires, racisées, sans titre de séjour, les femmes seules, restent largement exclues de ces projets de « retour à la terre » qui demandent mise de fonds, réseau et sécurité.
Les travaux de féministes comme Maria Mies ou Vandana Shiva ont montré comment l’accès à la terre et aux semences conditionne l’autonomie matérielle, en particulier des femmes. Sans espaces de culture, pas de possibilité de subvenir à ses besoins alimentaires en dehors du marché capitaliste, donc pas de marge de manœuvre face aux violences économiques et conjugales. À l’inverse, de petites parcelles, des communs cultivés, des jardins collectifs peuvent devenir des leviers concrets de sortie de dépendance.
Une forêt nourricière, surtout en contexte urbain ou périurbain, peut jouer ce rôle de point d’appui. Mais seulement si elle est pensée dès le départ comme un bien commun, avec des règles claires d’usage, d’accès, de partage des récoltes, et non comme le prolongement symbolique de la propriété d’un·e seul·e.
Le travail invisible de la terre : genre, care et forêt-jardin
Dans beaucoup de projets de forêts nourricières, on retrouve des mécanismes bien connus du féminisme : le travail d’entretien, de soin, de planification est massivement pris en charge par des femmes, souvent bénévolement, au nom de la « passion » ou de la mission écologique.
Planter, arroser, pailler, observer, récolter, transformer, conserver, animer des ateliers, accueillir les groupes scolaires : ce sont des heures de travail de care environnemental et social. Un travail rarement rémunéré à hauteur de ce qu’il produit en valeur sociale, symbolique et parfois économique.
On retrouve ici une division du travail proche de celle décrite par Silvia Federici ou Christine Delphy à propos de la sphère domestique : le travail vital, celui qui permet de manger, de se soigner, de tenir psychiquement, est rejeté hors du champ de ce qui est reconnu comme « production » légitime. Il devient vocation, don de soi, engagement, mais surtout pas emploi à sécuriser.
Lorsque des municipalités se saisissent de l’outil « forêt nourricière » pour verdir leur communication, la question est rarement posée : qui va entretenir, sur le temps long, ce lieu présenté comme expérimental et innovant ? Des services espaces verts déjà surchargés ? Des associations féminisées ? Des bénévoles intermittents ? L’outil peut alors devenir un nouvel espace de délégation des responsabilités publiques vers des collectifs locaux, sans moyens réels.
Interroger la forêt nourricière à partir du genre, c’est donc demander : qui porte, concrètement, le travail vivant qui la rend possible ? Qui décide des orientations ? Qui signe les conventions avec la mairie ? Qui prend la parole dans les médias ? La réponse, souvent, révèle des hiérarchies familières.
Des exemples concrets : quand la forêt nourricière devient terrain de lutte
Dans plusieurs villes européennes, des collectifs ont investi la forme « forêt nourricière » pour en faire un outil politique, pas seulement écologique.
Sur des friches urbaines, des groupes de voisinage, souvent emmenés par des femmes, créent des jardins-forêts autogérés. Ces lieux deviennent :
- des espaces de socialisation hors consommation (pas besoin de payer pour rester)
- des lieux d’apprentissage collectif (transmission de savoirs horticoles, échanges de semences, ateliers)
- des bases matérielles de solidarité (mise à disposition de fruits et légumes pour des familles précaires, cuisines collectives)
- des laboratoires politiques où se discutent propriété, communs, prises de décision horizontales
Dans ces expériences, l’accent est mis sur la lenteur et le soin, mais aussi sur les conflits. Faut-il accepter des financements publics au risque d’être instrumentalisé ? Comment gérer les rapports de pouvoir internes (genre, race, âge) dans la gouvernance du lieu ? Comment éviter que le projet serve de caution à des politiques de gentrification verte ?
Ces forêts nourricières en lutte montrent que l’écologie pratique ne flotte pas au-dessus des rapports sociaux. Elle les rejoue, les déplace, les rend visibles. Elles rappellent aussi que la « résilience locale » tant vantée n’a de sens que si elle s’articule à des combats plus larges contre les inégalités structurelles.
Repenser notre rapport au vivant : de la ressource au monde commun
Travailler à une forêt nourricière oblige à changer de vocabulaire. Les insectes ne sont plus seulement des « ravageurs » ou des « auxiliaires ». Les champignons ne sont pas que des maladies ou des denrées. Les arbres ne sont pas réduits à leur rendement fruitier ou à leur valeur marchande.
On se trouve confronté à des êtres vivants qui ont leurs temporalités, leurs besoins, leurs stratégies. Un pommier ne pliera pas parce que le calendrier de subvention ou de communication l’exige. Une sécheresse prolongée peut mettre en échec des années de planification. Des espèces « indésirables » apparaissent et résistent.
Ce déplacement du regard – du vivant comme stock exploitable vers le vivant comme ensemble de mondes avec lesquels il faut composer – fait écho aux analyses des écoféminismes matérialistes. Celles-ci mettent en parallèle la manière dont le capitalisme patriarcal traite la nature, les femmes, les personnes racisées, les classes populaires : comme des réservoirs de travail gratuit, de ressources à tirer, de corps à user.
Dans cette perspective, la forêt nourricière peut être un lieu d’apprentissages concrets : apprendre à renoncer à un contrôle total, à négocier avec l’imprévisible, à reconnaître les interdépendances. Mais aussi à nommer les violences environnementales et sociales : pollution des sols, accaparement des terres, exposition différenciée aux risques climatiques.
Le risque, toutefois, est de sacraliser la forêt nourricière comme espace pur, hors du monde social. Or, des logiques exclusives peuvent s’y rejouer : projets réservés à une classe moyenne blanche éduquée, discours culpabilisants sur les « bons » et « mauvais » comportements écologiques, érection de normes de pureté alimentaire inaccessibles aux plus précaires.
Mettre en œuvre une forêt nourricière : quelques repères politiques et pratiques
Sur le plan technique, de nombreux guides existent désormais : choix des espèces, analyse du sol, design en strates, gestion de l’eau, pérennisation. Mais la question politique devrait intervenir dès le départ, au même titre que la préparation du terrain.
Quelques repères pour que le projet ne se limite pas à une bulle verte :
- Réfléchir à la propriété et à la gouvernance. Qui possède le terrain ? Qui décide des usages ? Comment garantir que le lieu reste accessible aux personnes qui n’ont ni capital, ni réseau, ni temps militant ?
- Nommer le travail et le rémunérer quand c’est possible. Prévoir des budgets pour les tâches d’animation, de coordination, de jardinage. Refuser que tout repose sur quelques personnes en burn-out permanent.
- Articuler le projet à des luttes existantes. Collectifs de quartier, associations féministes, syndicats, groupes antiracistes, réseaux de paysan·nes : la forêt nourricière peut devenir un point de jonction plutôt qu’un îlot isolé.
- Penser l’accessibilité. Physique (chemins, bancs, ombre), sociale (langue utilisée, horaires, modes d’accueil), économique (gratuité de l’accès, partage non marchand des récoltes).
- Accepter le conflit. Les désaccords sur la taille des arbres, le choix des variétés, l’accueil ou non des chiens ne sont jamais purement « techniques ». Ils cristallisent des visions différentes du vivre-ensemble, qu’il faut traiter comme telles.
Sur le plan pratique, une forêt nourricière peut aussi s’inventer à petite échelle, dans des situations de forte contrainte : une cour d’immeuble, un pied d’immeuble, un toit, une bande de terrain le long d’un parking. Toutes ne deviendront pas des écosystèmes matures autosuffisants, mais elles peuvent ouvrir des brèches dans la minéralisation des villes et la confiscation de l’espace par la voiture et le commerce.
Forêts nourricières, imaginaires d’avenir et rapports de pouvoir
Ce qui fait la force de la forêt nourricière, c’est sa capacité à matérialiser d’autres futurs possibles. On peut y voir, en réduction, une société où la nourriture est abondante, diversifiée, accessible, où le temps est moins accaparé par le salariat, où le travail de soin à la terre est reconnu, partagé.
Mais ces futurs ne tomberont pas des arbres. Ils ne se réaliseront ni par la seule addition de « petits gestes » de jardinage, ni par la seule mise en scène de projets pilotes exemplaires. Ils supposent de s’attaquer aux rapports de pouvoir qui structurent l’accès à la terre, à la nourriture, au logement, au temps.
Les forêts nourricières peuvent être des vitrines vertes pour des politiques inchangées, où quelques îlots de permaculture masquent l’extension continue des entrepôts logistiques, des zones commerciales, des infrastructures autoroutières. Elles peuvent aussi être des points d’ancrage pour des résistances plus larges contre l’artificialisation, les grands projets imposés, la privatisation des communs.
À l’échelle des existences, elles peuvent offrir des ressources matérielles et symboliques à celles et ceux qui subissent le plus violemment les crises écologiques et sociales : femmes précaires, mères isolées, personnes racisées confinées dans des quartiers pollués et dépourvus d’espaces verts, personnes en exil. À condition de ne pas se limiter à l’invitation polie à « venir jardiner », mais de partager réellement pouvoir, décisions, savoirs et récoltes.
Repenser notre rapport au vivant, à la nourriture et à l’autonomie à partir de la forêt nourricière, c’est donc moins chercher un modèle clé en main que s’autoriser une question insistante : et si la sortie de la crise écologique passait, aussi, par la remise en cause des hiérarchies qui organisent qui nourrit qui, avec quelles ressources, sous quelles contraintes, et pour quels profits ?
