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Les exercices de kegel : guide pratique, bienfaits et idées reçues autour du renforcement du plancher pelvien

Les exercices de kegel : guide pratique, bienfaits et idées reçues autour du renforcement du plancher pelvien

Les exercices de kegel : guide pratique, bienfaits et idées reçues autour du renforcement du plancher pelvien

On les retrouve partout : dans les posts Instagram sur la « rééducation périnéale fun », dans les pubs pour boules de geisha, dans les applis qui promettent un « vagin en béton » en 30 jours. Les exercices de Kegel, longtemps cantonnés au cabinet des kinés et des sages-femmes, sont devenus un produit comme un autre. Au passage, leur sens a été largement déformé : on mélange santé, performance sexuelle, injonctions à la minceur et promesses de jeunesse éternelle du « vagin ». Le tout, bien sûr, sur fond d’ignorance crasse de ce qu’est réellement le plancher pelvien, et de qui a accès – ou non – aux soins qui le concernent.

Parler de Kegel sans parler de charge mentale, de tabou autour des fuites urinaires, de violences obstétricales et gynécologiques ou encore de culte de la « bonne » sexualité, c’est rater l’essentiel. Derrière les « petits exercices discrets que vous pouvez faire dans le métro », il y a des histoires de corps épuisés, de douleurs ignorées et de responsabilités renvoyées aux femmes (« si vous aviez mieux fait vos Kegel… »).

Cet article propose donc un guide pratique, oui, mais situé politiquement : comprendre à quoi servent ces exercices, comment les faire utilement, ce qu’ils ne peuvent pas régler, et pourquoi le discours dominant autour du périnée est loin d’être neutre.

Le plancher pelvien, ce grand absent de l’éducation au corps

Avant de parler « renforcement », il faut savoir de quoi on parle. Le plancher pelvien (ou périnée) est un ensemble de muscles, ligaments et tissus qui ferment le bassin comme un hamac. Il soutient la vessie, l’utérus, le rectum et joue un rôle dans :

Il ne s’agit donc pas d’un « petit muscle à muscler pour mieux jouir », mais d’un système complexe, soumis à des contraintes parfois extrêmes : grossesses, accouchements, charges lourdes, constipation chronique, toux répétées, sports à impact, ménopause… Sans oublier les violences (rapports douloureux imposés, examens médicaux brutaux, mutilations génitales, etc.) qui marquent aussi ce territoire du corps.

Ce qui frappe, quand on lit les témoignages ou qu’on écoute les professionnel·les de santé, c’est à quel point ce plancher pelvien est absent des parcours de santé ordinaires. On en parle, souvent, quand « il y a un problème » : fuites urinaires, douleurs, prolapsus (descente d’organe), incapacité à avoir des rapports (ou à les supporter). Et, trop souvent, ces problèmes sont traités comme une fatalité liée au fait d’avoir un utérus ou d’avoir accouché.

Or, l’histoire des Kegel montre autre chose : il s’agissait au départ de redonner une capacité d’action à des patientes que la médecine renvoyait à la résignation.

D’où viennent les exercices de Kegel ?

Les exercices de Kegel portent le nom d’Arnold Kegel, un gynécologue américain qui, dans les années 1940, développe une méthode de contraction et de relâchement du périnée pour traiter l’incontinence urinaire post-partum. À l’époque, la solution classique, c’est la chirurgie. Kegel insiste sur deux points :

En soi, cette perspective est plutôt émancipatrice : déplacer une partie du pouvoir de la table d’opération vers le corps des premières concernées, permettre un apprentissage corporel, affirmer qu’un symptôme (fuite, pesanteur) n’est ni une punition ni un destin. Problème : dans sa diffusion médiatique, cette méthode va rapidement être recyclée dans une logique de performance sexuelle et de contrôle des corps féminins.

À partir des années 1970-1980, dans les pays occidentaux, les Kegel deviennent un objet de discours sur la « bonne amante » : celle qui sait « serrer » pour donner du plaisir à son partenaire, celle qui reste « tight » malgré les accouchements et l’âge. Cette sexualisation marchande du périnée efface une partie des enjeux de santé (et des douleurs) pour recentrer le discours sur la satisfaction masculine et la jeunesse du vagin, devenu produit à entretenir.

À quoi servent vraiment les exercices de Kegel ?

Les Kegel sont des contractions volontaires et ciblées des muscles du plancher pelvien, alternant temps de contraction et temps de relâchement. Lorsqu’ils sont adaptés et correctement encadrés, ils peuvent contribuer à :

Dans de nombreux pays, la rééducation périnéale est reconnue comme un soin nécessaire, en particulier après un accouchement. En France, une partie des séances de rééducation est prise en charge après un accouchement, mais l’accès varie selon les territoires, les moyens, la charge de travail des professionnel·les, et les inégalités de classe et de race. Qui peut se permettre de caser dix séances chez la kiné quand on reprend le travail, qu’on gère un nourrisson et qu’on dépend des transports ?

Il est également important de rappeler qu’un périnée trop tonique, constamment contracté (hypertonique), peut être aussi problématique qu’un périnée « trop faible ». Dans ce cas, multiplier les Kegel sans diagnostic peut aggraver les douleurs, les difficultés à uriner, les rapports douloureux. Là encore, l’idée selon laquelle « plus c’est serré, mieux c’est » fait des dégâts.

Comment identifier son plancher pelvien ?

La première étape avant de « faire des Kegel », c’est de localiser ces fameux muscles. Quelques repères souvent proposés par les kinés et sages-femmes :

L’objectif n’est pas d’être parfaite, mais de sentir qu’il se passe « quelque chose » dans cette région, et surtout de distinguer une contraction d’un relâchement. Beaucoup de personnes gardent le périnée constamment contracté sans le savoir, notamment en situation de stress ou après des expériences douloureuses. Pour elles, l’enjeu prioritaire n’est pas de renforcer, mais d’apprendre à lâcher.

Faire des Kegel : mode d’emploi de base

Les protocoles varient selon les professionnel·les et les situations, mais une trame de base ressemble souvent à ceci :

Deux points rarement abordés dans les tutoriels « lifestyle » :

Surtout, ces exercices ne remplacent pas une évaluation par un·e professionnel·le en cas de symptômes (fuites, douleurs, pesanteur, difficultés sexuelles). L’autonomisation n’est pas l’abandon aux seules ressources individuelles.

Accessoires, applis et marché du périnée : que valent-ils vraiment ?

Autour des Kegel, une économie entière s’est développée : boules de geisha, sondes connectées, applis de coaching, culottes « intelligentes », programmes en ligne payants. Le message implicite est clair : votre périnée est un marché.

Ces dispositifs peuvent parfois être utiles comme supports de motivation ou de biofeedback (retour sur la qualité des contractions). Mais plusieurs points posent problème :

Autre effet dérangeant : le discours marketing qui sexualise en permanence ces outils (« devenez une déesse du sexe », « serrez-le fort ») au détriment de la santé globale. Il devient plus légitime de chercher à « rajeunir » son vagin que de dire : « Je fuis quand je ris, j’ai mal quand on me pénètre, j’ai l’impression que tout va tomber ». Le travail féministe consistant à rendre dicible ces expériences est alors réabsorbé par une logique consumériste.

Quelques idées reçues à déconstruire

Autour des Kegel et du périnée, circulent des mythes tenaces. En voici quelques-uns.

« Les exercices de Kegel, c’est seulement après l’accouchement. »

Non. Le plancher pelvien concerne toutes les personnes dotées d’un vagin ou d’un anus, avec ou sans grossesse, avec ou sans désir d’enfant. Certaines pratiques sportives ou professionnelles (port de charges lourdes, sport à impact répété) peuvent solliciter fortement le périnée. Des personnes jeunes, sans enfant, peuvent avoir des fuites, des douleurs, un vaginisme. À l’inverse, certaines personnes ayant accouché n’ont pas besoin de « renforcement », mais plutôt d’écoute, de temps, de relâchement.

« Il suffit de faire des Kegel pour tout régler. »

Non plus. Les exercices de Kegel n’agissent pas sur toutes les formes d’incontinence, de prolapsus ou de douleurs. Ils sont un outil parmi d’autres (ajustement postural, travail sur la respiration, prise en compte de la constipation, adaptation des activités physiques, parfois chirurgie). Vendre les Kegel comme solution miracle permet de masquer le sous-investissement massif dans la santé gynécologique, la pelvi-périnéologie, et plus largement la santé des femmes et des minorités de genre.

« Plus c’est serré, mieux c’est. »

Ce mythe est particulièrement destructeur. Un périnée en bonne santé est un périnée qui sait s’adapter : se tonifier quand on en a besoin (porter, courir, tousser, retenir une miction), se relâcher quand c’est nécessaire (uriner, déféquer, se laisser pénétrer si on le souhaite, accoucher). L’idéal n’est pas la contraction permanente, mais la capacité de modulation. De nombreuses personnes souffrant de dyspareunie (douleurs lors des rapports) ou de vaginisme ont justement un périnée hypertonique, que les injonctions à « muscler davantage » viennent aggraver.

« Si ça ne va pas, c’est que vous n’avez pas assez travaillé votre périnée. »

On retrouve ici un classique de la responsabilisation individuelle. Les conditions de grossesse et d’accouchement (déclenchements, forceps, épisiotomies, durée d’expulsion), la prise en charge médicale, les violences et les discriminations vécues, les conditions de travail, l’accès ou non à une rééducation de qualité : tout cela pèse lourd. Réduire un prolapsus ou des fuites à un « manque de motivation pour les exercices » revient à effacer ces contextes, et à faire porter la culpabilité sur les personnes déjà atteintes dans leur corps.

Politiser le périnée : au-delà de la gymnastique intime

Les exercices de Kegel peuvent être un outil d’appropriation de son corps, de réduction de certaines souffrances, d’exploration de sensations. Mais ils peuvent aussi devenir un nouvel instrument de contrôle : contrôle médical (« vous ferez vos séances et on n’en parle plus »), contrôle conjugal ou sexuel (« serre plus fort, sinon il ira voir ailleurs »), contrôle social (« une bonne mère rééduque son périnée comme il faut »).

Politiser le périnée, c’est :

Dans certains groupes de parole ou ateliers féministes, travailler sur le périnée ne se résume pas à « faire des Kegel », mais à parler de ce qui s’y est inscrit : accouchements maltraitants, viols, gestes médicaux brutaux, remarques humiliantes de soignant·es, mais aussi plaisirs, découvertes, efforts, joies. Le hamac musculaire devient alors un lieu symbolique où se croisent domination et résistance.

Vers une autre manière de parler des Kegel

On peut vouloir faire des exercices de Kegel pour mille raisons différentes : arrêter de fuir en courant pour prendre le bus, avoir moins mal au bassin, se sentir plus solide au quotidien, explorer des sensations sexuelles nouvelles, ou simplement répondre à un protocole de soin proposé par une kiné ou une sage-femme. Toutes ces raisons sont valables, tant qu’elles ne sont pas dictées par la peur d’être « défaillante », « moins femme », « pas assez serrée », « mauvaise mère ».

Plutôt que de multiplier les injonctions (« faites vos Kegel dans la queue du supermarché ! »), on pourrait imaginer des politiques publiques de santé qui :

En attendant, il reste possible, individuellement et collectivement, de se réapproprier ces exercices en les sortant du registre de la performance. S’exercer, oui, si on en a envie ou besoin. S’informer, autant que possible. Mais aussi, quand c’est nécessaire, demander de l’aide, exiger une prise en charge digne, refuser d’être tenue pour seule responsable d’un périnée qui a porté, encaissé, résisté, souvent malgré tout.

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