Littérature et sororité : quand les romans deviennent des espaces de résistance et de réécriture de l’histoire des femmes

Littérature et sororité : quand les romans deviennent des espaces de résistance et de réécriture de l’histoire des femmes

On présente souvent la « sororité » comme un mot doux, un peu flou, bon pour les campagnes de marques qui se découvrent féministes au moment du 8 mars. Dans les romans pourtant, la sororité n’a rien d’un slogan marketing. Elle devient un espace de conflits, d’alliances, de trahisons parfois, mais surtout un moyen de reconfigurer ce qui compte : qui parle, qui se tait, qui est sauvée, qui est oubliée.

Quand on regarde de près, on voit que beaucoup de récits écrits par des femmes, ou centrés sur des expériences de femmes, travaillent une même question : que se passe-t-il quand les personnages féminins ne sont plus les adjuvantes d’un héros masculin, mais les sujets de leur propre histoire, reliées les unes aux autres par autre chose que la rivalité amoureuse ? C’est là que la sororité, loin d’être un simple thème, devient un outil politique de réécriture de l’histoire.

Ce que la sororité fait à la littérature (et inversement)

Historiquement, la littérature a été un appareil de reproduction des rapports de pouvoir. Le roman bourgeois du XIXe siècle, par exemple, a largement éduqué des générations entières à l’idée que la réussite d’une femme passait par un bon mariage, que son horizon émotionnel se résumait à l’amour hétérosexuel et que ses relations avec d’autres femmes étaient secondaires, voire suspectes.

La sororité, prise au sérieux, vient dynamiter ce scénario. Dans la théorie féministe, notamment chez bell hooks ou Audre Lorde, elle n’est pas un simple sentiment d’affection entre femmes, mais une alliance politique fondée sur la reconnaissance de l’oppression commune, et sur la volonté de la combattre. Transposée dans le roman, cette définition change tout.

Concrètement, la sororité en littérature, ce n’est pas seulement :

  • des personnages féminins qui « s’entendent bien »,
  • ou des scènes de « girl power » vaguement inspirées par la pop culture,
  • ou encore des groupes d’amies interchangeables, sans conflictualité sociale, raciale, économique.

C’est la construction de récits où :

  • la relation entre femmes devient le centre de l’intrigue,
  • les expériences de domination sont nommées, analysées, transmises,
  • les alliances entre femmes déplacent les lignes de pouvoir, même de façon minimale.

Le roman devient un laboratoire : il teste ce qui se passe quand les femmes cessent d’être des personnages isolés pour devenir un collectif, même fragile, même traversé de contradictions.

Réécrire l’histoire des femmes : de la marge au centre

Les historiennes comme Michelle Perrot ou Joan W. Scott l’ont montré : l’histoire telle qu’on l’a apprise a massivement effacé les femmes, ou les a reléguées dans des rôles annexes. Les romancières, depuis des décennies, travaillent en contrebande à reconstituer ces trajectoires disparues. Elles inventent des archives là où il n’en reste presque plus, ou donnent voix à celles qui ont été réduites au silence.

On pense par exemple à Moi, Tituba sorcière… Noire de Salem de Maryse Condé. À partir d’un nom croisé dans les archives du procès de Salem, Condé imagine la vie d’une femme réduite à une note de bas de page de l’histoire coloniale et raciste. La sororité y est paradoxale : Tituba est tour à tour trahie, exploitée, soutenue par d’autres femmes. Les liens féminins ne sont pas idéalisés, mais ils deviennent le lieu d’une transmission de savoirs (herboristerie, résistance à l’esclavage, mémoire des violences).

Dans un autre registre, Elena Ferrante, avec la tétralogie de L’amie prodigieuse, fait de l’amitié entre Lila et Lenu un fil rouge qui permet de raconter l’Italie populaire d’après-guerre, la politisation, les violences conjugales, la domination de classe. Les deux héroïnes ne s’aiment pas d’un amour paisible : leur relation est faite de jalousie, d’admiration, de rivalité intellectuelle. Mais ce qui se tisse là, c’est bien une forme de sororité : une manière d’inscrire le devenir des femmes dans l’histoire collective, à partir d’un quartier de Naples que la grande Histoire aurait largement ignoré.

Ces romans ne se contentent pas d’« ajouter » des femmes à une histoire préexistante. Ils déplacent la focale :

  • ils montrent comment les événements historiques se vivent dans les corps, les maternités, les avortements, les tâches domestiques ;
  • ils révèlent la manière dont les femmes se transmettent (ou se voient confisquer) des savoirs, des langues, des récits ;
  • ils donnent de l’épaisseur à celles qui, dans les archives, n’apparaissent qu’en creux : accusées, domestiques, esclaves, « filles de… » ou « femmes de… ».

La sororité n’y est pas une harmonie, mais un travail : comment faire lien malgré les divisions imposées par la race, la classe, le mariage, la religion ? C’est précisément ce travail-là qui fait de ces romans des espaces de résistance.

Des amitiés féminines qui déjouent le scénario romantique

La plupart des récits dominants déroulent un même schéma : la rencontre amoureuse hétérosexuelle comme point culminant de la vie d’une femme. Ce n’est pas un hasard : comme l’a analysé Adrienne Rich, l’hétérosexualité a souvent été construite comme un régime politique qui organise la dépendance des femmes envers les hommes. Que se passe-t-il lorsque le roman déplace son centre de gravité vers les liens entre femmes ?

Dans Sula de Toni Morrison, l’amitié entre Nel et Sula est plus déterminante que n’importe quelle relation amoureuse. Leur lien, noué dans une communauté noire marquée par le racisme et la pauvreté, leur permet de survivre à l’enfance, mais il est aussi travaillé par la trahison, le désir, la divergence de choix de vie. Morrison montre comment cette amitié échappe aux cadres étroits de la « meilleure amie » : elle est à la fois soutien, miroir, menace pour l’ordre social. Le véritable scandale n’est pas seulement la sexualité de Sula, mais le fait qu’elle refuse de se définir par rapport aux hommes – ce qui la rend potentiellement disponible pour d’autres formes d’attachement, dont Nel est la figure centrale.

Ce renversement est politique. Il oblige le lecteur ou la lectrice à prendre au sérieux l’idée qu’une femme peut organiser sa vie autour d’une autre femme, qu’une amitié féminine peut être plus structurante que le couple. Et, dans le même mouvement, il permet d’interroger :

  • les normes familiales,
  • la hiérarchie des affects dans nos sociétés,
  • la manière dont le patriarcat isole les femmes les unes des autres pour mieux les rendre dépendantes.

De nombreuses autrices contemporaines jouent avec ce déplacement. On peut penser à des romans de Claire Legendre, Mona Chollet (dans sa non-fiction, mais qui travaille les mêmes motifs), ou encore à certaines œuvres de littérature jeunesse qui placent des groupes de filles au centre de l’intrigue sans les réduire à des rivales. À chaque fois, la même question affleure : que devient notre récit de la « réussite » quand il ne repose plus sur le couple hétérosexuel comme horizon ultime ?

Quand les romans fabriquent des archives de nos colères

Les luttes féministes contemporaines, notamment autour des violences sexuelles, ont mis au jour la puissance politique du récit : raconter ce qui a été tu, ce n’est pas seulement se « libérer », c’est attaquer un système qui repose sur l’isolement des victimes et la naturalisation de la violence. Là encore, la littérature joue un rôle central.

Des récits comme Le Consentement de Vanessa Springora, bien que non fictionnels, ont ouvert une brèche : ils ont montré que la mise en forme littéraire d’une expérience de violence pouvait renverser un rapport de force symbolique installé depuis des décennies. Du côté de la fiction, des autrices comme Virginie Despentes, Karine Tuil ou Djaïli Amadou Amal mettent en scène des femmes qui partagent leurs expériences d’agressions, de mariages forcés, de harcèlement.

Dans Les impatientes de Djaïli Amadou Amal, la sororité se construit dans un contexte de domination patriarcale extrême, autour de la polygamie et des mariages précoces au Cameroun. Les femmes ne sont pas spontanément alliées : elles peuvent être en rivalité, reproduire la violence, surveiller les jeunes filles. Mais au fil du roman, des liens se tissent, des confidences circulent, des formes de solidarité émergent pour contrecarrer, même à petite échelle, le pouvoir masculin. Le livre fonctionne comme une archive fictionnelle de ces colères-là, qui n’avaient que peu de place dans l’espace public.

Ce type de récit a plusieurs effets politiques :

  • il montre que les violences ne sont pas des « cas isolés », mais un système,
  • il donne des mots, des images, à celles et ceux qui n’en avaient pas,
  • il met en scène des moments de partage, de sororité, où la honte change de camp.

Les romans deviennent alors des lieux où l’on apprend à reconnaître les mécanismes de la domination : gaslighting, culpabilisation, chantage affectif, menaces économiques. Et, en creux, des lieux où l’on entrevoit des stratégies de résistance : groupes de parole, entraide matérielle, mise en commun des ressources.

Sororité, mais pour qui ? Les angles morts de la fiction dominante

La sororité, telle qu’elle est parfois célébrée dans les médias, se construit souvent sur un impensé : celui de la race, de la classe, de la validité, de la transidentité. Or, comme l’ont rappelé Kimberlé Crenshaw ou Françoise Vergès, on ne peut pas parler d’« expérience des femmes » au singulier sans écraser les différences de position sociale.

En littérature, cela se traduit par plusieurs écueils :

  • des romans qui mettent en scène des groupes de femmes très homogènes socialement,
  • des récits de « sororité » qui reposent sur le travail domestique ou de soin de femmes racisées invisibilisées,
  • des personnages trans ou lesbiennes réduites à des rôles tertiaires ou fétichisés.

À l’inverse, des autrices comme Chimamanda Ngozi Adichie, Nnedi Okorafor, Estelle-Sarah Bulle ou encore Kaoutar Harchi écrivent des récits où la sororité est traversée par les tensions du racisme, de l’exil, de la précarité. Dans Americanah d’Adichie, par exemple, les relations entre femmes nigérianes (au pays comme dans la diaspora) sont indissociables des questions de couleur de peau, de classe, d’éducation, de migration. Les personnages féminins peuvent être solidaires, mais aussi complicités objectives du patriarcat, notamment lorsqu’elles intériorisent les normes de respectabilité.

Interroger ces angles morts n’ôte rien à la force de la sororité. Au contraire, cela évite d’en faire un universel abstrait, détaché des conditions matérielles d’existence. Une sororité qui ne prend pas en compte :

  • le travail des femmes de ménage, des nounous, des aides à domicile,
  • les violences policières qui frappent certaines femmes plus que d’autres,
  • la transphobie, la lesbophobie, le validisme,

risque de se transformer en club fermé, réservé à quelques-unes.

Les romans qui affrontent ces tensions de face – en montrant des alliances, mais aussi des conflits, des trahisons, des rapports de pouvoir entre femmes – participent à une réécriture plus honnête de l’histoire. Ils permettent de poser les questions qui dérangent : qui paie le prix de notre confort ? Qui peut, concrètement, se permettre la sororité, et à quelles conditions ?

Lire, écrire, transmettre : que faire de ces romans dans nos luttes ?

Si les romans peuvent être des espaces de résistance, ce n’est pas seulement au moment où on les lit en solitaire, le soir, dans son lit. C’est aussi – surtout – lorsqu’ils circulent, lorsqu’ils sont discutés, appropriés, contredits, prolongés.

On le voit dans les clubs de lecture féministes, dans les associations, les centres sociaux, les prisons, les bibliothèques de quartier : partager des romans qui mettent en scène des formes de sororité permet :

  • de mettre des mots sur des expériences intimes,
  • de comparer des vécus, de voir ce qui se ressemble, ce qui diffère,
  • de repérer les mécanismes systémiques à l’œuvre dans des histoires apparemment « individuelles ».

Ces lectures collectives peuvent devenir des espaces d’autoformation politique, à condition de ne pas sacraliser les textes. On peut, par exemple :

  • discuter des limites d’un roman (qui est absente du récit ? pourquoi ?),
  • imaginer des fins alternatives, des personnages manquants,
  • écrire, à partir de ces lectures, ses propres fragments de récits.

Les ateliers d’écriture féministes, qu’ils soient animés en milieu associatif, en librairie ou en ligne, s’inscrivent souvent dans cette logique. Partir de textes existants sur la sororité pour encourager d’autres femmes à écrire leurs histoires, c’est prolonger la chaîne de réécriture de l’histoire des femmes, en ajoutant de nouvelles voix à celles déjà publiées.

Reste une question, qui traverse tout ce qui précède : que voulons-nous que les romans fassent au monde ? Il ne s’agit pas de leur demander une pure efficacité militante, ni de réduire la littérature à un tract. Mais on peut refuser l’innocence supposée de la fiction. Un roman qui met en scène des femmes isolées, en compétition permanente, punies dès qu’elles tentent d’échapper aux normes, participe à entretenir un certain ordre social. Un roman qui donne à voir des alliances, des ruptures avec cet ordre, des brèches, même minuscules, ouvre d’autres possibles.

Lire, c’est alors choisir ses outils. Se demander : ce livre m’aide-t-il à comprendre les rapports de pouvoir qui traversent ma vie ? Me donne-t-il des ressources, des images, des phrases pour nommer ce que je vis ou ce que d’autres vivent ? M’invite-t-il à me penser seule, ou reliée à d’autres ?

La sororité, dans les romans, n’est pas une morale clé en main. C’est une proposition : et si nous cess(i)ons de nous regarder comme des exceptions, des cas isolés, pour nous voir comme les héritières d’histoires longues, contradictoires, parfois douloureuses, mais liées ? Et si la littérature, loin de se contenter de divertir, servait aussi à cartographier ces liens, à en inventer de nouveaux, à rendre enfin visibles celles qui, trop longtemps, ont été reléguées au hors-champ ?

Autrement dit : si les romans peuvent devenir des espaces de résistance et de réécriture de l’histoire des femmes, c’est à condition que nous en fassions quelque chose. Les lire, les partager, les critiquer, écrire à notre tour. Et surtout, ne plus accepter qu’on nous raconte les mêmes histoires, encore et encore, sans que nos liens, nos colères et nos solidarités y occupent enfin toute la place qu’ils méritent.