Travail du care et épuisement militant : comment prendre soin de celles qui prennent soin sans reproduire les inégalités de genre

Travail du care et épuisement militant : comment prendre soin de celles qui prennent soin sans reproduire les inégalités de genre

Dans beaucoup de collectifs féministes, climats, antiracistes ou syndicaux, la scène est la même. Les prises de parole les plus tonitruantes sont masculines ou très masculinisées. En coulisse, ce sont surtout des femmes et des personnes précaires qui préparent les réunions, répondent aux mails, s’occupent des nouveaux et nouvelles, gèrent les conflits, prennent des nouvelles de celles qui disparaissent des radars. Au centre, les slogans sur l’émancipation. En périphérie, le travail discret qui permet à tout le reste d’exister.

Ce travail a un nom : le care. Et il épuise. Surtout quand il se cumule avec le travail professionnel, la charge domestique, les violences sexistes ordinaires et la pression militante à « tenir bon pour la cause ». Comment prendre soin de celles et ceux qui prennent soin, sans reconduire les mêmes inégalités de genre que les mouvements cherchent à combattre ?

De quoi parle-t-on quand on parle de care ?

La philosophe Joan Tronto définit le care comme l’ensemble des activités qui visent à maintenir, continuer et réparer notre monde, afin que nous puissions y vivre aussi bien que possible. Ce n’est pas seulement « être gentil » ou « aider ponctuellement ». C’est un travail, matériel et émotionnel, qui demande du temps, de l’attention, des compétences relationnelles.

Dans les sociétés patriarcales, ce travail est historiquement assigné aux femmes, dans la famille comme dans les métiers peu valorisés (aide à domicile, infirmières, assistantes sociales, caissières, etc.). La sociologue Arlie Hochschild parle de « travail émotionnel » pour désigner tout ce qui consiste à gérer les émotions des autres, à les rassurer, les écouter, les apaiser.

Les mouvements militants n’échappent pas à cette division genrée : derrière les grandes figures médiatiques souvent masculines ou virilisées, un maillage de tâches invisibles — écouter les récits de violences, gérer les désaccords, organiser la logistique, prendre soin des personnes en burn-out — repose en grande partie sur des militantes, des personnes racisées, des trans, des handi, des précaires. Celles qui cumulent déjà les positions dominées.

Quand la solidarité reproduit les inégalités qu’elle combat

Le paradoxe est brutal : des collectifs qui luttent contre le sexisme, le racisme, la transphobie ou l’exploitation, peuvent fonctionner en interne avec des rapports de pouvoir très classiques. Quelques exemples récurrents :

  • Les hommes (cis) prennent la parole en réunion, élaborent la « ligne politique », rédigent les tribunes ; les femmes organisent les événements, modèrent les groupes, gèrent l’accueil émotionnel.
  • Les personnes racisées portent l’éducation antiraciste au sein du collectif, répondent aux micro-agressions, prennent en charge les « mises au point » pédagogiques, tout en subissant le racisme dans leur vie quotidienne.
  • Les militantes précaires ou au chômage ont plus de temps apparent, donc héritent « naturellement » de la logistique, du suivi, parfois au prix de leur santé mentale et de leur sécurité matérielle.

À première vue, on pourrait se dire : « Chacun et chacune fait ce qu’il ou elle sait faire le mieux ». En réalité, ce « naturel » est le résultat de socialisations différenciées. Les femmes apprennent très tôt à écouter, à anticiper, à prévenir les conflits, à arrondir les angles ; les hommes sont encouragés à prendre la parole, à trancher, à s’affirmer. Les collectifs qui ne questionnent pas activement ces habitudes les reproduisent mécaniquement.

Le résultat, ce sont des militantes épuisées, qui quittent les mouvements sans fracas, juste parce qu’elles n’en peuvent plus. On s’étonne ensuite du « turn-over », on invoque la fatigue générale, mais on évite souvent de regarder qui part, pourquoi, et qui reste en position de décider.

Ce que coûte le care militant à celles et ceux qui le portent

Assurer le care dans un collectif, ce n’est pas seulement « être bienveillant ». Concrètement, cela peut vouloir dire :

  • Passer des heures au téléphone avec une camarade en plein choc post-traumatique après une garde à vue ou une agression sexiste.
  • Répondre à des dizaines de messages sur les réseaux sociaux, notamment de personnes en détresse, parce que la page du collectif est identifiée comme un lieu d’écoute.
  • Gérer les tensions internes, recevant les confidences des un·es et des autres, et portant seule le poids de secrets, de conflits latents, de déceptions.
  • Préparer des réunions en veillant à ce que tout le monde ait la parole, en relançant les personnes absentes, en aménageant des espaces plus sûrs pour les personnes minorisées.

Ce soin est indispensable. Mais il a un coût psychique et politique :

  • Un risque de compassion fatigue : l’épuisement émotionnel lié au fait d’être constamment exposé·e au malheur, aux violences, aux récits traumatiques.
  • Un consenti-ment contraint : on accepte ces tâches parce que personne d’autre ne veut les faire, ou parce qu’on culpabilise de les refuser.
  • Un effacement politique : plus on consacre d’énergie au soutien des autres, moins on en a pour écrire, prendre la parole, élaborer des stratégies visibles.
  • Une naturalisation : les autres finissent par considérer ce travail comme une qualité personnelle (« tu es tellement à l’écoute »), pas comme un travail nécessaire qui devrait être partagé.

Il n’est pas rare que les mêmes militantes qui organisent la logistique, accompagnent les personnes en souffrance et modèrent les conflits, soient ensuite accusées de « drama » lorsqu’elles osent nommer les inégalités internes ou poser des limites. Le care devient une injonction : tu dois être disponible, patiente, compréhensive… mais pas trop politique.

Prendre soin des personnes qui prennent soin : par où commencer ?

Renverser la situation ne consiste pas à abolir le care, mais à le redistribuer, le rendre visible, et le politiser. Plusieurs pistes concrètes existent déjà dans des collectifs féministes, queer, antiracistes ou de quartier.

Nommer et rendre visible le travail du care

Première étape : arrêter de faire comme si le care allait de soi. Cela peut passer par des gestes simples :

  • Inscrire noir sur blanc, dans les ordres du jour, les tâches de care (accueil, modération, suivi des personnes en difficulté) et les personnes qui les assurent.
  • Faire, une à deux fois par an, un « inventaire » des tâches dans le collectif : qui fait quoi, depuis combien de temps, à quelle fréquence ? Qui passe du temps au téléphone, qui répond aux mails, qui anime les réseaux ?
  • Reconnaître publiquement ce travail lors des assemblées, au même titre que la rédaction d’un texte ou la préparation d’une action.

Cette mise en visibilité permet de sortir du registre moral (« elle est naturellement attentive ») pour passer à un registre politique (« ce travail est indispensable et doit être partagé »).

Mettre en place de véritables rotations, pas des bonnes intentions

Dans beaucoup de groupes, on annonce des « rotations de tâches », qui restent théoriques. Pour que ça fonctionne, il faut des règles claires :

  • Limiter dans le temps certains rôles, notamment ceux de gestion des conflits et d’écoute (par exemple, un mandat de six mois renouvelable une fois).
  • Prévoir des binômes ou trinômes, pour que la charge émotionnelle ne repose pas sur une seule personne.
  • Former systématiquement les nouvelles personnes à ces rôles : comment écouter sans s’épuiser, comment orienter vers des ressources externes, comment poser des limites.
  • Prévoir des temps de débrief pour les personnes en charge du care : un espace où elles peuvent, à leur tour, parler de ce qu’elles portent.

La rotation ne doit pas être un transfert mécanique de tâches sur la personne suivante déjà surchargée, mais un outil collectif pour que personne ne reste coincé·e dans un rôle assigné.

Créer des espaces de repos et de retrait sans culpabilisation

Prendre soin des personnes qui prennent soin implique qu’elles puissent, à certains moments, ne plus le faire. Cela veut dire :

  • Normaliser l’idée qu’on peut se mettre en retrait du collectif sans être accusé·e de trahison, surtout après des périodes d’intense sollicitation émotionnelle.
  • Prévoir des temps de pause dans le calendrier militant : des réunions non décisionnelles, des moments sans ordre du jour, des séjours de « retraite » quand c’est possible.
  • Accepter que certaines personnes ne puissent pas venir à toutes les réunions ou toutes les actions, sans les exclure des décisions.

La tentation est forte de louer les « militantes inépuisables », celles qui sont toujours là, toujours en première ligne. Mais ce modèle héroïque est intenable. Il invisibilise les privilèges (qui a le temps, l’argent, le corps et la santé pour être partout ?) et fabrique des burn-out silencieux.

Articuler care et conflictualité

Dans certains collectifs, le care est mobilisé contre la conflictualité : on accuse de « manque de bienveillance » celles qui nomment les rapports de pouvoir internes. À l’inverse, d’autres groupes valorisent tant la radicalité qu’ils méprisent tout ce qui ressemble à de l’attention aux personnes.

Prendre soin de celles et ceux qui prennent soin suppose de sortir de cette fausse opposition. Le care n’est pas l’ennemi du conflit ; il peut au contraire le rendre possible, en créant des conditions pour que des désaccords profonds puissent être énoncés sans que les personnes les plus exposées soient brisées en chemin.

Concrètement, cela implique de :

  • Définir collectivement ce qu’on entend par « sécurité » ou « espace sûr », et reconnaître que ce n’est jamais total ni garanti pour tout le monde.
  • Identifier des personnes de confiance pour recevoir les plaintes ou signalements, sans que ce soit toujours les mêmes (souvent des féministes ou des personnes racisées) qui gèrent les violences internes.
  • Accepter que certaines limites posées par des personnes épuisées (refus de prendre certains rôles, de répondre à certains messages, de participer à certaines réunions) soient respectées sans négociation permanente.

Le care, ici, consiste aussi à dire non : non à la disponibilité infinie, non à l’instrumentalisation des personnes minorisées comme « ressources » pédagogiques ou émotionnelles.

Questions d’argent, de temps et de matérialité

On ne peut pas parler d’épuisement militant sans parler d’argent et de temps. Celles et ceux qui assument le plus de travail de care sont souvent celles et ceux qui ont le moins de ressources économiques, le moins de sécurité professionnelle, les emplois les plus pénibles.

Certains collectifs expérimentent des outils concrets :

  • Indemniser (quand il y a des financements) certaines tâches invisibles : gestion des mails, organisation logistique, préparation de dossiers.
  • Prendre systématiquement en compte les contraintes (parentalité, handicap, horaires de travail) dans les plannings de réunions et d’actions.
  • Prévoir des espaces de garde d’enfants pendant les réunions ou les événements, pour ne pas exclure de fait les mères et les familles monoparentales.
  • Mutualiser des soutiens concrets en cas de burn-out ou de crise (cagnotte, relais sur le loyer, rotation dans les visites, etc.), sans que ce soit toujours les mêmes qui organisent ce soutien.

Refuser de parler de ces dimensions matérielles au nom de la « pureté militante » ne fait que renforcer les inégalités d’accès à l’engagement, et donc de pouvoir dans les collectifs.

Prendre soin sans re-féminiser le care

Reste une difficulté : comment valoriser le care sans le renvoyer, une fois de plus, du côté des femmes et des personnes socialisées comme telles ? Comment éviter de transformer cette attention en nouvelle norme morale pesant d’abord sur elles ?

Quelques pistes émergent dans des collectifs qui réfléchissent explicitement aux rapports de genre :

  • Attendre des hommes (cis) qu’ils prennent leur part du travail émotionnel, non comme « alliés exceptionnels », mais comme norme de base de la participation.
  • Former tout le monde aux compétences de care (écoute, gestion de conflit, accueil), et pas seulement celles et ceux qu’on identifie déjà comme « doué·es » pour ça.
  • Refuser de valoriser symboliquement les seules tâches visibles (porte-parolat, écriture, négociation avec les institutions) et de considérer le reste comme un supplément d’âme.
  • Mettre en place des moments de discussion non mixtes choisis (entre femmes, entre personnes racisées, entre personnes trans, etc.) pour analyser les rapports de pouvoir internes, sans en faire les seuls espaces où on parle de care.

Il ne s’agit pas de décréter une symétrie impossible : toutes les personnes n’arrivent pas dans les collectifs avec les mêmes socialisations, les mêmes traumas, les mêmes ressources. Mais on peut refuser que ces différences justifient la perpétuation des mêmes schémas d’exploitation.

Et maintenant, on fait quoi ?

La question n’est pas seulement organisationnelle. Elle est profondément politique. Un mouvement qui se veut émancipateur, mais qui laisse ses militantes les plus précaires s’épuiser dans un silence admiratif, prépare déjà ses propres impasses.

Penser le travail du care, le rendre visible, le partager, ce n’est pas ajouter un « supplément de douceur » aux luttes. C’est interroger ce qui fait tenir concrètement un collectif : qui s’occupe des autres, à quel prix, avec quels soutiens, avec quels droits à l’erreur et au retrait.

On peut continuer à célébrer les figures charismatiques, les grandes victoires, les rassemblements massifs. Mais il faudrait aussi apprendre à regarder ce qui se joue juste à côté : une militante qui dit « je n’en peux plus » et qu’on entend enfin ; un homme qui accepte de prendre le téléphone à 2 heures du matin pour la première fois ; un collectif qui prend la décision de ralentir, non parce qu’il serait « fatigué », mais parce qu’il choisit délibérément de ne pas sacrifier les mêmes corps au nom de la cause.

Prendre soin de celles et ceux qui prennent soin n’est pas un luxe ou une sensiblerie. C’est la condition pour que les luttes durent, se transforment, et ne laissent pas sur le bas-côté celles et ceux qui les ont portées à bout de bras — et de nerfs — pendant des années.